Logo

 

News

Mon assiette, ma fourchette, ma serviette

Nous rions tous bêtement... Nous nous sentons ridicules, alors que finalement, nous ne faisons que nous mettre dans la peau d'un Autre. Nous hésitons brièvement à obéir, à nous mettre en file indienne, mains vissées sur les épaules de celui qui nous précède. Nous ressentons déjà que nos gestes seront gauches, que nous parlerons trop fort et que nous renverserons le vin sur le pull de notre voisin. Mais voilà, nous nous plions aux règles et acceptons, le temps d'un souper, de nous plonger dans l'existence d'un non-voyant. L'excitation est si intense, qu'on dirait une vingtaine d'enfants, le premier jour d'école... c'est un mélange d'enthousiasme et de crainte.

Une fois l'épais rideau de velours retombé sur l'entrée, nous distinguons quelques minces rais des dernières lueurs du jour derrière des fenêtres calfeutrées. Nos hôtes nous amènent jusqu'à nos chaises, nous dispensent quelques conseils quant aux toilettes, aux bouteilles d'eau sur la table et à l'ordre de service, mais pour ma part, je n'entends presque rien, comprends vaguement de quoi on me parle, trop affairée que je suis à essayer de trouver une place à mon sac à main, à mon manteau... de crainte de ne jamais les retrouver en partant. J'ai tout d'abord l'impression d'être immergée dans une eau noire, abyssale et inquiétante. Malgré moi, jusqu'à ce que j'atteigne mon siège, j'ai retenu ma respiration, comme si je craignais de me noyer dans la nuit. Et pourtant, c'est le même air, c'est le même petit restaurant où je suis venue maintes fois partager un repas avec mes amis. Je connais l'endroit par coeur, mais aucun repère ne me permet de trouver mon aise, pour le moment.

J'interpelle mes voisins, et oh, miracle, Xavier et en face de moi. Je lui parle, trop fort, évidemment, cherche à tâtons sa main, pour être sûre que c'est bien lui qui me fait front, bien que je reconnaisse sa voix. Il semble bien plus à l'aise que moi, détendu. Nous trouvons le vin, servons le voisinage et trinquons en faisant claquer les verres. Nous faisons du bruit, donc nous existons...

Le repas se déroule dans les hésitations et les tâtonnements. Le goût de la tomate, alors que l'on pensait piquer un dé de melon, est soudain incisif et percutant, en comparaison à la rondeur et à la douceur du cantaloup. Je touche l'intérieur de ce panier qui me passe sous le nez et découvre, sous la molle pression de mon doigt, qu'il s'agit de pain. Je saisis la bouteille d'eau, à quelques mains de là, et tente de m'en verser un peu, en mettant l'index dans le verre, comme conseillé, mais jamais le liquide n'arrive à cette hauteur. Je ne me suis même pas rendue compte à son poids que la bouteille était vide. J'ai du mal à me concentrer sur les conversations et quelques rires crispés me font sourire. J'enlève, sans gêne aucune, un morceau de jambon de Parme coincé entre mes dents, à force de grands mouvements.

Le plat principal arrive. Tout de suite, à l'odeur, je devine un bouquet de chou-fleur. Je ne me suis pas trompée, mais je n'ai senti ni les haricots en fagots, ni les carottes, et encore moins les pommes de terres croquettes à l'indéfinissable panure. J'imagine, à sa tendresse et à son goût, que la viande est un rumsteck de boeuf. Je me régale, parce que obligée de manger très lentement pour éviter d'en avoir davantage sur le ventre que dans l'estomac. Aux bruits suspects venant de mes voisins, je devine que certains ont jeté les couverts, pour préférer déguster leur plat avec leurs petits doigts, avant que tout ne soit trop froid.

Je ne garde aucun souvenir d'aucune conversation. J'étais trop obnubilée par mon assiette, ma fourchette, ma serviette.

Et arrive un dessert. Un gaspacho de fruits rouges au basilic, certainement pour que nous évitions d'aggraver notre cas, notre ultime plat se boit. Le repas touche à sa fin, je n'ai pas la moindre idée de l'heure qu'il est, de l'état de ma tunique et encore moins combien nous sommes dans cette pièce.

Peu à peu, nos hôtes laissent filtrer un peu de lumière. Presque aveuglés par les ampoules des lampes, nous clignons maladroitement des yeux, comme si nous avions perdu un peu d'efficacité au passage. Car même si notre vue était privée de ses pouvoirs, nous continuions à tourner nos regards vers nos interlocuteurs nocturnes. Et nos yeux se sont fatigués d'avoir vainement cherché à trouver une couleur, une forme, une lueur.

Nous avons finalement pris un café dans la lumière, et là, soudain, un certain silence s'est imposé, presque gênant. Qui étaient tous ces gens, là autour, avec qui nous avions partagé un repas. Qui étaient tous ces inconnus dont nous avons entendus les gloussements inquiets, les conversations privées helées à voix haute.

5 juin 2011

Liste des chroniques


Carnet de route et déroute

News_box

Bienvenue dans mon bac à scrabble.

Lili on the bridge a été un bureau de gestion de projets artistiques et culturels. Aujourd'hui, c'est un carnet de route et déroute.

Simplement.