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Le verre d'eau

Séance de travail. Il est tard et je suis réveillée depuis de nombreuses heures et je fais face à dix partenaires pour le moins exigeants. Les débats se font houleux, les attentes sont énormes et je tâche tant bien que mal de faire comprendre à mes interlocuteurs qu'avec des "Si" et des "D'après moi il faudrait", tout est plus simple que lorsque l'on est confronté à une situation réelle, avec ses délais et ses impératifs du moment.

L'une d'eux me pointe du doigt. Oui, oui, comme ça. Son bras est crispé, tendu vers moi. Le poing est serré et seul son index inquisiteur se désolidarise de son être en colère. J'avale ma salive et me blinde. J'ai le sentiment que mon quart d'heure est arrivé. Je ne baisse pas les yeux et fixe l'objet du défi avec calme, autant que faire se peut. Je sens son regard, je sens une énergie violente s'emparer d'elle et je vois que dans un mouvement, tout son corps se redresse. Si elle était un animal, elle serait un félin prêt à se jeter sur moi, mais un félin qui vit dans une cage et qui sait que s'il saute, tous les êtres présents lui plongeront dessus. Elle sait donc mesurer ses mots et surtout ses gestes pour ne pas se mettre en danger.

Ca y est... le venin est craché. Elle me tient par la gorge, attendant que le poison fasse effet, que mon corps me fasse faux bond et que je craque. Vais-je perdre la maîtrise de mes forces, vais-je m'effondrer ? Que se passera-t-il ? Dois-je battre en retraite, abandonner avant d'être trop humiliée ? Si je m'esquive maintenant, me dis-je très fort dans mon esprit, alors je n'oserai jamais revenir et braver ce regard. Mais pire que tout, je n'oserai pas me regarder dans une glace. Je résiste et me convainc que ce venin-là, je l'ai déjà goûté et que j'ai appris à y résister. J'ai l'impression que mon estomac est à la limite de mon oesophage, mais je ne laisse qu'à peine transparaître mon mal-être momentané.

Je suis la pire des incompétentes. Je n'ai rien compris à la vie. J'aurais du faire autrement, contacter quelqu'un d'autre. J'aurais du, j'aurais pu. Je n'ai pas même droit à la parole pour m'excuser ou me défendre. Je ne souhaite pas me justifier mais j'aimerais seulement calmer les esprits échauffés. Je ressens le malaise qui s'est emparé de l'assistance. Tout le monde aimerait voler à mon secours, me soustraire aux griffes carnassières qui m'enserrent. Mais personne ne lève le petit doigt. Personne n'ose briser cet arc électrique entre elle et moi. Je me liquéfie et à chaque fois que j'ouvre la bouche pour tenter d'interrompre cette verve agressive, elle rattaque de plus belle, avec des arguments toujours aussi virulents. Je commence à accepter de battre en retraite car les larmes me montent aux yeux. Ma gorge est si nouée que je suis incapable de déglutir. Mon adversaire le sent et profite de ma faiblesse visible pour se taire et me laisser enfin le temps de parole. Parole que je suis incapable de prendre, car les mots sont restés coincés, là, tout en haut de ma poitrine. Si un seul son sort de mon être, il sera accompagné de larmes incontrôlables... Je tente de me recentrer, mais ma force vole quelque part au-dessus de nos têtes, en quête d'une issue de secours.

Ma voisine, qui jusque-là était autant tétanisée que les autres se lève, prend un verre, une bouteille d'eau. Tout le monde reste suspendu, les yeux rivés sur l'eau qu'elle me sert. Elle coule par petits flots réguliers dans le gobelet en plastique. Une fois rempli, elle s'avance vers moi, me le tend et me dit: "Buvez". Elle est confiante. Elle me regarde avec profondeur et amitié. Je sens qu'elle me soutient. Elle sait que si elle parle, elle sera agressée à son tour. Cette manière de me montrer que je ne suis pas seule me conforte dans l'idée que rien ni personne d'autre que moi ne peut désamorcer cette bombe. Je prends le gobelet, ferme les yeux et laisse l'eau fraîche envahir ma bouche. Les bulles rencontrent mon palais et créent une petite décharge à chaque pétillement. Je finis d'un trait ce liquide qui dénoue les sons emprisonnés en deçà de ma gorge. Quand j'ai bu la dernière goutte, je me sens forte, recentrée. Quelqu'un m'a montré que moi seule serait en mesure de calmer le jeu, mais que malgré tout, j'avais la confiance d'autres personnes.

Je regarde mon interlocutrice en colère. Je lui souris, avec sincérité, au prix néanmoins d'un effort qui me semble surhumain. "Vous avez fini ?" Un silence... elle semble désarmée par tant de calme. Il était moins une. "Quelqu'un d'autre à quelque chose à ajouter ? Non, alors, maintenant que les problèmes ont été évoqués, je propose que nous cherchions la solution adéquate."

Quelques instants plus tard, la séance est close. Je salue, la mort dans l'âme, chacune de ces personnes, et rejoins ma voiture, où je fonds en larmes et laisse de gros sanglots d'enfants secouer mon être. Après avoir vidé ma rancoeur, je mets la radio, que je règle sur une station de musique classique et prend la route, violons à plein tube.

Je suis éternellement reconnaissante à cette personne qui m'a permis de ne pas perdre la face, à cette personne qui a veillé à ce que je reste perméable mais pas transparente.

23 septembre 2010

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Bienvenue dans mon bac à scrabble.

Lili on the bridge a été un bureau de gestion de projets artistiques et culturels. Aujourd'hui, c'est un carnet de route et déroute.

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