Logo

 

News

ar mor II

Pointe_des__migr_s_box

Je me réveille dans mon grand lit en fer blanc. Hier soir, en rentrant de mon souper à la Flambée, la patronne de l'hôtel m'a trouvé un air frigorifié, si bien qu'elle m'a préparé un thé au jasmin et des chocolats, que j'ai pu déguster dans le salon kitsch de l'entrée. Un festival de motifs de camouflage, pour une jungle colorée.

Je rends ma clé et décide de traverser Guérande, de jour. La plupart des magasins sont fermés, ce n'est pas encore la saison haute où l'on peut vendre des sabots et des tabliers de cuisine à l'effigie de Bécassine. Sur la place de la collégiale Saint-Aubin, c'est jour de marché. Je me promène entre les bottes de radis, les paquets de fleur de sel et les crustacés. Je croise le fumiste et sa compagne, avec qui je partage un café, comme si nous nous connaissions de longue date et nous croisions tous les samedis matin devant les étals.

Je reprends ma route et continue d'aimer la mer, alors, pourquoi ne pas partir vers la petite, intérieure, du Morbihan. Dans mon sac, des caramels et un kouign amann au beurre salé. La Pointe des Emigrés semble un lieu propice à la contemplation, où les arbres jouent à se mirer dans les marais. J'y confonds racines et branches, distingue à peine les perspectives et m'amuse d'un chat qui m'y surprend. Et puis en milieu d'après-midi, je me dis que Locmariaquer, ce doit être beau et qu'il faut que j'y aille, là, maintenant.

Arrivée à l'embouchure occidentale du Golfe du Morbihan, je rejoins le site très touristique, mais non moins impressionnant de la Table des Marchands. Le Grand Menhir brisé, en fin d'après-midi, allonge ses ombres monumentales dans le gazon. Je décrypte une carte, à l'entrée de la boutique, où se dessine un dolmen face à la mer. Il ressemble étrangement à une ambition raisonnable pour un coucher de soleil réussi.

A quelques brasses de la rive, je vois la Pointe er Hourél qui découpe des dentelles de pins. Chaque interstice laisse un rayon pâle caresser la plage. C'est doux. J'entre dans le Dolmen des Pierres Plates et m'enfonce vers la chambre funéraire. Je m'appuie contre les dalles en granit avec mes mains et avance, pas après pas, en grand écart au-dessus des flaques de boue. Il fait froid, humide et assez sombre. Soudain, le soleil rasant se faufile au travers des lucarnes du dolmen et frappe les gravures qui ornent les stèles. Depuis le début de cette exploration bretonne, je soupçonne qu'un scénariste ait écrit et orchestré mon parcours, pour que chaque instant ait un goût surréaliste. Ou alors, comme augurait Coluche, je gagne tous les concours de circonstances.

Emue et rassasiée d'histoire, je sors du dolmen. Face aux vagues, un homme âgé ajuste son bonnet péruvien. A côté de lui, je regarde la mer et je soupire.

LUI: Vous êtes perdue ?
MOI: Non, je contemple, tout simplement.
LUI: Vous avez déjà mangé des huîtres de première fraîcheur ?
MOI: Je n'ai jamais osé manger d'huîtres...
LUI: Savez-vous pourquoi les Bretons ont eu le temps de bâtir de tels édifices, en phase avec les lois astronomiques, en plein Néolithique ? Parce qu'ils n'ont jamais eu à se soucier de leur subsistance. Quand la mer se retire, la table est mise. Venez !

Nous descendons vers les rochers, divaguons entre les flaques et les tremplins secs. Et offerts à nos yeux, nos mains, nos palais, des coquillages et des crustacés. Je ne connais ni leur prénom, ni leur goût. Mon compagnon du hasard ramasse quelques huîtres, sort un canif, les ouvre, les rince à l'eau de mer et tranche dans le vif. Il en avale une et me tend la suivante. Je déglutis, et là, festival salé pour mes papilles. La masse glisse malgré moi jusque dans mes entrailles. J'en suis presque dégoûtée et refuse le deuxième service proposé. Il se présente et m'explique les Pierres Plates, la fierté bretonne, la résistance au péage autoroutier, Anne de Bretagne, les Anglais, les Français, l'origine des mots, la concordance lunaire des mégalithes.

MOI: Vous êtes historien ?
LUI: Je suis frigoriste. Le froid n'a aucun secret pour moi. Viandes, légumes et imaginez-vous, la piste de bobsleigh d'Albertville, c'est moi !
MOI: Il fait presque nuit, vous auriez un hôtel à me conseiller ?
LUI: Ma femme va être inquiète. Je suis juste parti pour faire des photos du coucher de soleil. Bon, mais si vous voulez bien que je vous raconte encore quelques histoires, je vous invite à boire un chocolat chaud chez un ami qui doit avoir des chambres.

Il monte dans sa voiture, je le suis jusqu'au Relais de Kerpenhir. Il me fait asseoir et tous les gars accoudés au bar le saluent.

LUI: Hey, tu trouves une chambre pour la demoiselle ?

Pendant que nous dégustons notre chocolat chaud, la patronne prend mon sac de voyage et part préparer une chambre. Il me raconte son livre, ses passions, tout en s'excusant à chaque fin de chapitre d'avoir pris autant de mon temps, que je ne dois pas être intéressée par les discours d'un retraité. Finalement, la pluie cognant les vitres, il s'inquiète vraiment des pires scénarios d'accident que s'imaginera sa femme s'il ne rentre pas maintenant. Il prend congé en me disant, "Je vais vous faire pokou, ne prenez pas peur". Et il me serre dans ses bras en breton. Il s'en va, revisse son bonnet péruvien sur ses mèches blanches et me fais un dernier signe de la main avant de passer la porte.

Au bar, tous les gars me regardent bizarrement. J'ai l'air d'une gamine perdue, c'est évident. Je prends la carte du restaurant et choisis tout ce que je ne connais pas. A l'arrivée des langoustines et de l'étrange ustensile qui les accompagne, je perds espoir. Comment m'y prendre ? Au bar, ils rient tous avec une discrétion des plus affolantes. L'un d'eux se lève, prend une langoustine et la décapite puis la vide en deux manipulations. Il me fait sursauter en cassant ses pattes tout en me chuchotant "ce serait bête de rater le meilleur !" Il se lèche les doigts, me fait un clin d'oeil et me souhaite un bon appétit. Je mime ses gestes et arrive au bout de mes peines.

21 mai 2014

Liste des chroniques


Carnet de route et déroute

News_box

Bienvenue dans mon bac à scrabble.

Lili on the bridge a été un bureau de gestion de projets artistiques et culturels. Aujourd'hui, c'est un carnet de route et déroute.

Simplement.