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ar mor I

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Matin de janvier, réveil en gueule de bois. Je me présente à l'agence de location de voiture en espérant qu'on ne me demande pas de souffler dans l'éthylomètre. J'ai besoin de souffler, oui, mais pas dans un ballon.

Il pleut des cordes, les joies de la Bretagne. L'agent d'accueil me donne enfin les clés de cette petite voiture qui accompagnera mon excursion floue. Je n'ai pas de carte, pas de projet autre que de voir la Mer Celtique. Comment rejoint-on la mer, sans carte ? Je suis la Loire, traverse des chantiers navals, des zones industrielles, des berges sales et tristes. Mais je longe le chemin de la mer et cela suffit à mon bonheur.

Arrivée à Pornichet, je conduis jusqu'au bout d'une jetée où je me fais agiter par le vent. Mes joues rougissent du fouettement des embruns salés et se souviennent des giboulées valaisannes. Il n'y a, au mois de janvier, rien à voir ici de plus qu'un port d'échouage et une plage nue, nostalgique des couleurs des parasols estivaux. Je réalise le rêve de tout touriste qui ne s'assume pas, être seule, ailleurs. Cette sensation de bout du monde, d'être l'unique personne à pouvoir vibrer à cet endroit-là, à ce moment précis. Un égocentrisme violent me prend au tripes, je suis une grande exploratrice d'apparat, qui nie dormir dans un hôtel pour vacancier.

Ma côte est douloureuse, dommage collatéral de l'effervescence de la veille. Et cela m'amuse de rouler le long de la Côte Amour ou de la Côte Sauvage de la presqu'île guérandaise. Amour, sauvage, fêlée, cassée. Passer la Baule, Croisic, contourner les travaux, descendre sur les plages, sortir mon appareil photo. Et prendre en compte toute la grandeur des eaux salées, toute la violence des récifs, toute la solitude grave de ce moment. Et rire. Mais pas trop, sinon chaque parcelle de mon buste s'électrise, sous l'effet de la douleur costale. Costale, côtière.

La fin de l'après-midi se profile. Je reprends ma pérégrination via Kervalet et Trégaté pour rejoindre la route de Guérande, à travers salants, étiers et bondres. Ultime arrêt, au beau milieu de ces croisements pâles de Mondrian, pour contempler un vol de migrateurs. Ils se forment, se déforment, se concentrent et se dissolvent, comme nos amours. Ensemble, ils semblent si forts. Séparés, ils semblent si libres.

J'arrive à Guérande et trouve, le nez collé aux remparts, un charmant petit hôtel. La chambre est minuscule et multicolore, un grand lit en fer blanc occupe tout l'espace. A l'accueil, on me dit que non, même un vendredi, il ne se passe rien à Guérande. Non, vraiment rien. C'est mort, Madame. Qu'importe, je sors, traverse la porte Saint Michel et pars me promener à travers la bruine, entre les échoppes et les ateliers d'artisanat fermés. Il n'y a personne. Vraiment personne. Enfin, il reste moi. Moi, et mon inconditionnel et puissant sentiment d'avoir choisi l'originalité. D'avoir choisi cet endroit auquel personne d'autre n'a pensé. C'est tellement rassurant de se sentir différent des autres, c'est tellement bon de se sentir unique. Oui, mais tellement individualiste, aussi. C'est tellement bête, car ce désir-là est le point que me rapproche de tous ces autres auxquels je ne veux pas ressembler. Mais qu'importe, vive le déni, je foule le pavé guérandais en me sentant à ma place.

J'entre dans un restaurant, m'installe et commande. Un homme et une femme, que je prends pour un couple, s'installent à la table d'à côté. Une frère et sa soeur. Puis finalement, un autre couple, un authentique cette fois, complète le huis clos que je formais en début de soirée avec le patron et sa femme. La conversation s'engage, le mobilier du début du 20ème nous est décrit sous toutes ses moulures avec passion, un fier héritage de Lefèvre-Utile, acheté pour une bouchée de pain. Quel paradoxe pour une biscuiterie. Le couple qui n'en est pas un fête un anniversaire. On sabre, tous ensemble, un Cidre Royal Guillevic Label Rouge. La grande classe. L'ambiance est parfaite, il ne manquait qu'une touche romanesque à ce tableau cinématographique. L'homme du couple authentique est fumiste, ce qui provoque l'hilarité générale. J'apprends ce soir-là qu'un fumiste, si sa réputation le veut facétieux, sa profession en revanche l'envoie dans les plus noirs conduits. Le restaurant s'appelle La Flambée, du fait de cette immense cheminée haute, que notre spécialiste nous dépeint avec une précision qui semble historique. Son discours est certainement très anecdotique, mais voilà, toute la tablée écoute avec crédulité les explications de remploi de matériaux du Château d'Anne de Bretagne et de la marque de tâcheron, là, juste au-dessus de la voûte. Une si belle soirée, en définitive, quand on sait qu'il n'y a rien à faire, vraiment rien non, le vendredi en janvier à Guérande.

16 mai 2014

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Carnet de route et déroute

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Bienvenue dans mon bac à scrabble.

Lili on the bridge a été un bureau de gestion de projets artistiques et culturels. Aujourd'hui, c'est un carnet de route et déroute.

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