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Tapis persan

Je m'installe à la table que l'on m'assigne. Un nom en héritage, c'est le livre que j'ai emprunté à la bibliothèque humaine. Mon livre est une femme. Elle arrive, toute petite dame au teint mat, menues lunettes qui cerclent des yeux persans. Elle dépose un chevalet sur la table, sur lequel est inscrit le titre. Son titre.

C'est l'histoire de Shirin. Ou plutôt des secrets de Shirin. Elle a grandi en Iran, dans les années 50. Elle a couru après des bicyclettes, elle a rêvé le monde, dans un clan d'enfants, de cousins. Elle aime son père. Un père qui meurt trop tôt, emporté par une crise cardiaque. Mais un père présent, elle porte son nom, ses dernières paroles, emplies de fierté et de confiance en Shirin.

Shirin, comme tout Iranien, toute Iranienne, fait face à la montée des Molah dans son pays. Elle vit à ce moment-là à Ispahan, en concubinage avec son prince, contre l'avis de sa mère. Mais Shirin peut. Elle est libre. Avant de se marier, la femme appartient à son père, ou à tout homme responsable de sa famille. Quand elle se marie, elle dépend de son époux. Mais si elle divorce, elle reprend totale liberté. Shirin est libre. Elle a quitté son premier mari après 4 mois d'union. Elle évolue, libre et autonome.

La triste époque de la révolution de 79 invite les libres penseurs à prendre leur envol. Le prince de Shirin a l'opportunité de migrer en Suisse, de travailler à Genève. Il devient donc le mari-prince de Shirin et ils posent leurs valises dans la cité de Calvin.

En Iran, les femmes gardent leur nom de famille en se mariant. Elles gardent leur identité. Mais en Suisse, au début des années 80, il n'est pas envisageable qu'une épouse ne porte pas le patronyme de son mari. Shirin ne comprend pas, mais s'adapte. Infirmière en psychiatrie, il lui est difficile de trouver un emploi. Elle ne parle pas français. Shirin apprend la langue en écoutant la radio et pour retrouver son identité, elle tisse un tout petit tapis persan. Shirin se rappelle les bicyclettes de son enfance, dans la rue, en voyant une femme pédaler à vive allure. Elle l'envie. Elle veut lui ressembler.

Un jour, Shirin va chez son médecin, et rencontre la jeune fille au vélo. Elle vient prendre un traitement à la métadone. La jeune fille n'est pas si libre, pas si heureuse. Shirin réalise que ce qui lui importe le plus, ce n'est pas le bonheur apparent, mais ce qu'elle fait de qui elle est. Elle doit redevenir qui elle est. La loi en Suisse lui permet finalement d'accoler son propre nom à celui de son mari-prince. Et un jour, de reprendre son nom, tout court, sans trait d'union. Elle aime son mari, son meilleur ami, son prince. Mais Shirin a reçu son nom de son père. Elle aime son nom, elle se rappelle qui elle est. Elle n'est pas la moitié d'un puzzle, elle est entière.

Shirin peut enfin terminer son tapis persan, en le signant de son nom, celui qu'elle a reçu en héritage.

28 mars 2014

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