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News

D'une aile à l'autre

La montagne se tait, interdite.
Le frottement de l'aile du chocard
contre l'air sec et froid
est aussi assourdissant
que celui d'une pale d'éolienne.

La ville beugle, maudite.
Des centaines de mouettes
Fendent l'air, sans un bruit.
On n'entend pas le moindre souffle
au milieu des pots d'échappement.

Même le silence
est bien peu de chose.

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15 janvier 2018

Foutue

Peut-on écrire
En étant heureux ?

Je l'espère,
Sinon,
Je crois bien
Que je suis foutue.

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8 janvier 2018

La recherche de toi

Bistro Le Pitchounet, Place Voltaire à Arles, autour d'une table avec une productrice de télévision.

Elle: Ils sont en train de parler de Naomi Kawase, mon mari travaillait pour Arte à l'époque. Maintenant, il travaille de nouveau en Suisse. C'est plus facile d'être ensemble désormais. Pendant 20 ans de notre mariage, il vivait à Paris, et moi à Lugano.
Moi: Même si vous aviez tous les deux un métier passionnant, ça ne devait pas être facile tous les jours ?
Elle: Vous savez, nous ne nous sommes jamais attendus. Mais nous nous sommes toujours cherchés. C'est ça, l'amour.

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5 juillet 2017

Ô Zen Coffee

Ô Zen Coffee, gare de Miramas en Provence, France, début juillet 2017. Je passe chercher une boisson avant de prendre mon train pour Arles.

Moi: Bonjour, une bouteille de Schweepes, s'il-vous-plaît.
Lui: Agrumes ?
Moi: Je vais essayer le Mojito, là.
Lui: Ah, mais y'a pas d'alcool dedans, mademoiselle.
Moi: Bon, comme il n'est que 9h, c'est pas plus mal je crois.
Lui: Alors 3 €. A l'époque, on faisait ce truc-là, attendez, mais c'est mon époque, vous savez, ça date, merde... comment ça s'appelle... le Gin Tonic ! Voilà. Mais ça, ça ne se fait plus.
Moi: En Suisse, ça se fait encore en tout cas.
Lui: Ah, vous êtes de Suisse ? Qu'est-ce que vous foutez à Miramas ? Vous savez, j'ai un rêve moi, avec la Suisse.
Moi: Ah oui ?
Lui: Oh oui ! Montreux. Le Festival de Jazz !
Moi: Oui, ça vient de commencer. Dites, vous pouvez me casser un billet de 50 € ?
Lui: Oui, oui, attendez, je vais chercher derrière.

Lui: Voilà, 5, 10, 30 et voilà qui font 50. Y'a bien que les Suisses pour se balader avec des billets de 50 dans le crapaud. Ah, le Montreux Jazz. Mais que voulez-vous, je suis prisonnier moi, prisonnier de ce bar. Ah et puis ils viennent de perdre le fondateur. 5'000 disques, il avait, le fondateur. Si c'est pas malheureux. C'est sur le Lac Léman, Montreux. C'est loin de la frontière ? De Saint-Julien-en-Genevois ? Là aussi, il y a un gros festival, maintenant. Mais moi, je suis prisonnier de ce bar, que voulez-vous, prisonnier.
Moi: Je suis navrée, mais je dois y aller, mon train...
Lui: Allez-y, et passez le bonjour aux Suisses de ma part !

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4 juillet 2017

Bar du Rail

Terrasse du Bar du Rail, Miramas en Provence, France, début juillet 2017. J’attends un train pour Arles.

Lui: Je m’assieds avec vous, mademoiselle. Excusez-le, il est fou.
Moi: Il est vraiment fou ?
Lui: Non, on rigole. Il est marrant. On rigole tout le temps ici, sinon, on devient fou. On a parlé sur vous, mais c’est pas méchant.
Au bar: Oh, tu viens ?
Lui: Attends, je drague. Si je rentre, elle file la demoiselle. Un autre café ? J’ai parié que je saurais d’où vous venez.
Moi: Oh, je viens d’un petit village de montagne en Suisse, alors les gars comme vous, j’ai l’habitude. J’ai entendu pire.
Lui: Vous êtes ici en vacances ? Y’a rien à foutre à Miramas. On a juste les arabes et les noirs que Marseille nous refourgue. Avant y’avait les cheminots, on était le deuxième triage de France. Maintenant, y’a plus rien. Alors, pourquoi t’es là ?
Moi: Je suis ici pour les Rencontres photo à Arles.
Lui: Connais pas. Mais y’a pas d’hôtel ici.
Moi: Je loge chez l’habitant.
Lui: Ils sont pas noirs, au moins ? Y’a bientôt des hôtels au Village de marques. Ils sont en train de finir de les construire. Vous avez entendu parler ?
Moi: Non.
Lui: Mais si, le Village de marques, y’en a que deux en France. Un dans la région parisienne et un ici.
Elle: Bonjour Francis.
Lui: Salut Martine.
Elle: Mes condoléances, j’ai lu dans le journal. Ton beau-frère, ça va ?
Lui: T’as qu’à lui demander, il est dedans. Et plus besoin de me faire la bise, tu colles.
Bon, qu'est-ce que je disais ? Le Village de marques, c’est un village où y’a que des magasins. Vous avez internet sur votre machine ? Regardez, c’est magnifique.
Moi: Mais, il y a des gens qui habitent dans ce village ?
Lui: Non, que des magasins. Et bientôt, trois hôtels.
Moi: Il a été fabriqué de toutes pièces, sans que personne n’y vive ?
Lui: Oui madame. Et c’est magnifique. Regardez je vous dis. Tapez images dans votre machine. Et puis ce qui est magnifique, c’est que sur les 800 personnes qui y travaillent, y’en a 80 de Miramas.
Moi: Que 80 ?
Lui: Ben, y’a bientôt plus personne qui habite ici. Y’a encore quelques gars dans la zone pour le gaz et le pétrole. Sinon, c’est des gars de Montpellier, tout ça. Si vous avez un après-midi de libre, allez-y, au Village de marques. Y’a des navettes. Bientôt, y’aura des gens de toute la France, et même de Chine. Vous verrez, vous trouverez tout là-bas.
Moi: Y’a aussi des navettes pour les Saintes-Maries-de-la-Mer ?
Lui: Ah ? Ça, je sais pas. Allez au Village de marques, vous verrez, c’est bien. Et y’a pas de mouches. Bon, j’y vais. Martine, elle vous regarde mauvais.

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3 juillet 2017

Le beau diable

Jeune femme cherche beau diable avec qui peindre son âme sur la muraille.

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8 septembre 2016

Elle & lui (I)

Lui : Dis-le moi, tu m'as déjà trompé ?
Elle : L'œil, souvent.

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24 août 2016

Pensées

Je vais occuper
Tout mon été
À arroser
Des pensées

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5 mai 2016

Poème dépoussiéré

Puis-je être un ermite
Habitant
Au point de départ
De tous les voyages ?

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Poème retrouvé, 25 juillet 2002

Pétales et flocons

Les pétales
Les flocons
Heurtent à peine
Le goudron

Le bitume
fleure bon
le printemps.

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25 avril 2016

Marcher sous la pluie

Marcher sous la pluie
Pour laisser entrer le printemps
Jusque dans tes os

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17 avril 2016

Renard et le papillon

Billet doux
Plié en deux
Cherche l'adresse
D'une fleur

Cover - Renard et le papillon

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15 avril 2016

La suite

Rêver la suite
Ne laisser rien
Ne laisser personne
Rompre la frontière
Entre le dedans et le dehors
Qui pourrait exploser
Comme le millier de larmes
D'une bulle de savon

Rêver la suite
Sur le seuil

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30 mars 2016

Au fur et à mesure

"Au fur"
et
"À mesure"

Deux sens identiques
Qui se tiennent fidèlement par la main.

Fur est prêt à l'oubli.
Si mesure le lâche,
Il n'aura plus aucune raison d'exister.

Encore un belle histoire de mots.

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8 mars 2016

Nuits d'amour

Il a fallu que je te haïsse
Pour cesser de t'aimer
Maintenant, je ne t'aime plus
Maintenant, je ne te hais plus.

J'ai même claqué la porte à l'indifférence
C'est dire si la démence
Nuit à l'amour.

[Velvo, Nuits d'amour, 1956]

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7 janvier 2016

Je n'veux pas crever

Un verre de vin
Un vers de Vian
Parce que je n'veux pas crever
Avant d'avoir trop bu
Avant d'avoir trop lu

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5 janvier 2016

Les filles de ma rue

Je vis dans une rue
Où les filles n'attendent pas le bus.
Je vis dans une rue
Aux questions incongrues
Auxquelles je ne sais répondre
Qu'un trop poli "non merci"
Trop émue,
Je n'en dors pas la nuit
Car moi, je l'attends
Le bus.

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4 janvier 2016

Un moineau

Un moineau dans ma main.
Malgré la peur de le voir s'envoler,
J'ai refusé à mes doigts d'être barreaux.
Et dans ma paume, il est resté lové.

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3 janvier 2016

Je pèse mes mots

Je pèse mes mots.
Il y en a un peu plus Madame,
Je vous les mets quand même ?

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1er janvier 2016

Un petit peu de rien

Si je manque à quelqu'un
Alors, je ne manque de rien.
Si je ne manque à personne
Alors, je ne manque rien.

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14 décembre 2015

Danse

Quand le cœur rit
Le corps danse
En silence

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11 décembre 2015

C'est ainsi

Mes amours m'ont plantée,
Mes amants m'ont semée.
C'est ainsi
Que j'ai fleuri.

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4 décembre 2015

Poème singulier

J'accorde un pluriel
Au mot ciel
Rien que
Pour tes beaux cieux

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11 novembre 2015

Sauve ta langue

Sauve ta langue. La langue, c’est vital. Un organe, un concept, à la fois physique et psychologique. Un lien entre le dedans et le dehors. Entre ce que je ressens et ce que je partage avec l’autre.

Sauve ta langue, Marlène. Vite. Oui, mais ma langue, je ne peux pas la mettre dans la bouche de n’importe qui. C’est comme ça. Une langue, ça ne se partage pas n’importe comment, c’est trop intime. Beaucoup trop intime.

Le patois, c’est l’une de ces parts d’intime que j’ai en moi. Ce sont mes premiers mots. Ceux qui m’ont permis de dire à ma mère que je l’aimais. Une première fois et puis la dernière. Et tant de fois, intensément, entre les deux. Le patois accompagne ainsi mes émerveillements, mes trouilles les plus bleues et mes rêves parfois. Mais aujourd’hui, quand on me dit que c’est merveilleux, Marlène, de parler cette langue, qu’il faut la sauvegarder, je me dis en moi-même que c’est aussi condescendant que de féliciter une vieille dame qui fait de la gym à 80 ans, de se maintenir en forme. Tout le monde le sait, et la vieille dame tout aussi bien, que malgré tous ses efforts, elle finira par mourir. Et il n’y a rien de triste à ce que la vieille dame meure. C’est dans l’ordre des choses. Et cela ne doit pas l’empêcher de faire de la gym. Parce que la gym la rend heureuse, parce que la gym la fait se sentir vivante. Même si tout ce qu’elle fait, au fond, n’a aucun impact sur le monde, c’est important pour elle. Il en va de même de ma vision du patois. Tant qu’il y aura autour de moi des personnes avec qui le parler, je le parlerai. Sans revendication et sans nostalgie. Juste avec le désir de communiquer mes messages, mes colères, mes fous rires, avec ces sons-là et aucun autre. Et quand ces sons disparaîtront, ils laisseront la place à d’autres sons. Tout comme les tapis de gym pourront accueillir de nouvelles petites vieilles, qui se maintiendront, elles aussi, jusqu’à leur dernier souffle, avec volonté et sans artifice.

Le patois est ma famille, mon berceau. C’est la matrice de mes sens, de mes signifiants, de mes champs lexicaux, de mes incompréhensions et de tous mes malentendus. Et de cette matrice, j’ai pu apprendre d’autres langues, comparer, prendre conscience des étendues infinies qu’il me restait à envisager.

Puis un jour, je suis tombée en amour pour la langue française. Non par infidélité. Juste par goût pour la liberté. On ne pourra jamais me mettre dans l’embarras d’un choix entre l’un et l’autre, comme si l’on me demandait ma préférence entre mon père ou ma mère. Non, jamais. La langue française, c’est mon grand amour, les ailes que je peux donner à mes idées. Elle permet à l’abstraction de devenir concevable, à toutes les nuances de mes émotions de prendre corps. Je sors de la matrice et je peux enfin explorer ce que mon idiome ne pourra jamais m’offrir. La sensualité du mot, la liberté de la métaphore. Je sais d’où viennent mes mots et je sais surtout où ils peuvent aller.

Je préfère garder de ma langue la poésie de l’absence de toute forme de règle, si ce n’est celle, absolue, de l’exception.

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10 novembre 2015

Je vous laisse

Pendant que vous vous faites tatouer une ancre sur le bras, mon amour, moi je rêve de voile et d'horizon. Je prendrai la vague, celle qui délestera mon cœur de votre corps si lourd. Écrasé dans la vase, votre poids, mort, se souviendra la légèreté des amours sans promesses. Je vous aime, et alors je vous laisse.
[Loiselee, 1978]

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11 septembre 2015

Instants décisifs

Photographe sans appareil
J'explore la profondeur
De champs sémantiques

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11 août 2015

Semis de pensée

Une rêveuse avertie
Ne vaut pas grand chose.


La recherche de la vérité est intrinsèquement mortelle,
l'illusion intrinsèquement vitale.

Le savoir est-il si gai ?


N'oublie pas d'étreindre la lumière.


Je suis le renard. Et je suis le corbeau.


Il fait frais, dites-moi, à l'ombre de la vague.


Pour décrire le jour, il faut écrire la nuit.


Poésie du quotidien


[Res publica]



Heureux les simples de cœur, le royaume des nues leur appartient.

[Béatitudes]


J'en connais un crayon.


La nuit embrasse le jour
Dans de beaux draps.


Douceurs des vents
Des sons de cloches
Des murmures des torrents
Douceurs des souvenirs
De tout ce qui fut aimant
Douceurs
Loin des tourments


Vous reprendrez bien un peu de poil de la bête ?


Quand la vie, c'est du vent, moi, je mets les voiles.


Espérer, c'est danser au bord du vide.

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29 juin 2015

Capture

J'ai rangé
mon filet à papillons.
Il me gênait
Pour danser
Tant pis s'ils finissent
Par m'échapper.
Je ne capture
Que les souvenirs.

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12 mai 2015

Faire le point.

Point de rêve
Point de fuite

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24 mars 2015

Dernier tournant avant le printemps

Bizarrement, c'est le dernier tournant de l'hiver le plus difficile à négocier. On court vers les beaux jours, on perçoit la lumière toute neuve qui rhabille les matins et on comprendrait presque les bonjours des merles.

Toutes ces promesses sont si belles. Mais peut-être que l'on est juste las, parce que les paroles sont aussi trompeuses que ceux qui les prononcent.

Et puis on ramasse les miettes de son âme ou de son coeur, que l'on a collectées pendant l'hibernation. Des amuse-becs pour les canards, qui finiront par s'étouffer avec. Ca valait bien la peine que les perles d'eau glissent sur leurs plumes.

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10 mars 2015

Les bonbons

"Ramène-moi des bonbons,
Ceux que j’aime tant !
Oui, ceux qui collent aux dents.

Amène-les moi un par un,
À chacun de nos rendez-vous
Et repoussons notre fin ! "

Mais j’ai mangé tous les bonbons.
D’un coup d’un seul,
Je sais c’est con...
Mais dieu que c’était bon.

Il n'y aura plus de rendez-vous.

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5 mars 2015

Année du rat

Ragots des champs
Ragots des villes
Un rat reste un rat.

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9 janvier 2015

Des châteaux en Espagne

Bâtir des châteaux en Espagne
Sans porte ni fenêtre
Pour laisser entrer les oiseaux
Et s'échapper les princesses.

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3 janvier 2015

Janvier

1er janvier, gueule de bois.
2 janvier, gueule d'avoir bu.

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2 janvier 2015

Ivre

Ivre, elle oublie toutes ses bonnes résolutions.

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1 janvier 2015

Bonnes résolutions 2015

Revoir la bibliothèque de Mafra avant de mourir.

Mais ne pas mourir en 2015.

Mettre la deuxième. Pour faire avancer mes transports amoureux.

Rire de tout. Avec n'importe qui.

Prendre des cours de sculpture. Pour magnifier mes gueules de bois.

Courir tous les jours une heure. Après des idées folles.

Faire la moue. Pas la guerre.

Ne plus me laisser marcher sur les pieds. Exception faite des danseurs maladroits.

Garder la tête sur les épaules. Mais craquer de temps en temps.

Savourer des petits Lu. Et de grands Écrits.

Donner mon sang. À l'unité des sains d'esprit.

Recevoir les idées. Et les empêcher de participer au passé.

Trouver la bonne alchimie. Et transformer l'essence sans plomb en essence sans or.

300 dpi. Ma meilleure résolution.

Ne rien attendre. Pour que tout puisse arriver.

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31 décembre 2014

Bleu de toi

Un magnifique anneau. Une bague plutôt. Sur laquelle s'assortissent sept saphirs. Sept saphirs plus bleus les uns que les autres. Et puis ces petites pierres brillantes. Mais je n'y connais rien en précieusetés.

Des gemmes choisies pour dire j'aime. "J'aime qui tu es. J'aime comme tu es. J'aimerais passer ma vie avec toi." Et on y croit.

Encerclés par le métal, les noms de mon père et de ma mère. L'un après l'autre. Sans autre forme de discours. Un conte solide, en deux mots. Une sorte de présage, innocent à l'entaille, mais lourd de conséquences.

Et puis les mères meurent, parfois.

Et quand elles meurent, elles abandonnent ces promesses matérielles, taillées dans la pierre et le métal. Parce qu'au-delà, leurs mains ne veulent plus porter le poids des avenirs imaginés.

Aujourd'hui, je contemple sept yeux de saphirs, qui s'interrogent de voir mon doigt courir sur le torse d'un homme qui n'est pas mon père.

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8 décembre 2014

Je pars en voyage

Donne-moi un horizon
Et je pars en voyage.

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La neige est tombée. Aucune blancheur ne crisse sous mes pas, le matin. Aucun mélèze ne s'ébroue silencieusement à mon passage. Ca ne glisse pas. Ca ne mouille pas.

C'est haut, pour moi qui suis en bas. Et en bas, ça n'est pas vraiment chez moi.

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17 novembre 2014

Petit poème en plumes

Plume après plume
Je donne des ailes
A mes soupirs.

Du corps à mon âme.
Des lettres
A mes désirs.

Quel doux habit
En plumes de trame.

17 novembre 2014

Liste des chroniques


D'heurts en malheurs

Des peccadilles. Des vanités.
Mais comment les ravaler ?

Ces absences, trop pleines de toi.
Ces promesses, si belles... et bues.
Tes malheurs, d'heurt en heurt.

Et ces Noëls sans toi
Que chantaient en choeur
Tes anges déçus.

23 octobre 2014

Liste des chroniques


Je suis

Une âme colorée
Dans un corps blême.

13 octobre 2014

Liste des chroniques


i

Il suffirait d'un i
Oui,
Pour que tu ne sois plus
Mon amant

Mais un nid
C'est très petit.
Et un aimant
Trop adhérent.

23 septembre 2014

Liste des chroniques


Avant

Des hauts
Des bas

Mais toujours
Des mieux qu'avant

4 septembre 2014

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La citation

J'ai une bibliothèque, où je range mes amours passées. A chaque histoire son livre, écrit à quatre mains.

Dans ces rayons, il y a des recueils de nouvelles, décousues certes, mais dans une cohérence que seuls mon complice et moi-même comprenons.

Il y a des romans, plus ou moins réalistes et crédibles. Dans lesquels il y a ce que chacun des auteurs a voulu dire, et ce que l'autre a bien voulu lire.

Il y a des livres d'art, qui décrivent la seule beauté d'un geste. Sans discours pompeux d'historien.

Il y a quelques bandes dessinées, là où le mot n'était pas nécessaire. Mais dieu que le trait et la couleur ont importé.

Il y a des haïku, où l'évanescence se résume à quelques syllabes.

Il y a aussi les incunables, qui ont vaguement retenu mon attention. Mais se sont révélés nécessaires à l'apprentissage du vocabulaire et de la grammaire amoureux.

Aucun manifeste, ni traité philosophique. Aucune réédition. Que des originaux. Aucune assurance contre l'incendie, ni le vol. Tout peut brûler. Cette bibliothèque n'a aucune vertu didactique ou pédagogique. Elle n'a pour seul but que celui d'être poétique. Ephémère. Elle disparaîtra avec les auteurs qu'elle abrite.

A l'issue de chacun de ces écrits, il y a inscrit le mot "FIN". Mais je me plais à les cueillir parfois dans ma bibliothèque et relever une phrase qui m'a chamboulée ou transformée. Qui prend un tout autre sens, avec le temps qui passe. J'élague tout le reste, je ne retiens que le meilleur, là où la substance prend le corps de quelques lettres évidentes. A ces extraits, je colle des guillemets qui les isolent d'un passé daté, connoté. Et naissent des citations. J'ai la joyeuse liberté de refermer les guillemets, là où il me plaît.

30 août 2014

Liste des chroniques


Durée de vie II

Je choisis
Pour durée de vie

Mille baisers

28 août 2014

Liste des chroniques


) à bras ouverts (

S'offrir une parenthèse
) A bras ouverts (

26 août 2014

Liste des chroniques


La trève

Je dépose les larmes.

19 août 2014

Liste des chroniques


Lundi brouillon

Jupe pas repassée
Visage chiffonné
Ego un peu froissé

La définition
du lundi brouillon

18 août 2014

Liste des chroniques


Jette-toi des fleurs

30 dents et autant d'ans
Sagesses comprises.

8 août 2014

Liste des chroniques


Merci Picasso

Un jour déesse
Puis paillasson

C'est l'effet
Papillon.

Un jour Vénus
Puis Dora Maar

Bravo Pablo.

Un jour vénérée
Puis défigurée

Merci Picasso.

3 août 2014

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Donner, c'est donner

Donner, c'est donner. Reprendre, c'est voler.

Gamins, nos parents essayaient de faire entrer dans nos petites caboches le sens de la propriété et du don. Cela fonctionnait à merveille dans l'univers matériel des jouets, des gâteaux et des crayons de couleurs. Nous chialions, la morve au nez, d'avoir confié notre boîte magique à notre voisin, notre bâton de cerisier au gamin du touriste, nos bonbons à la petite fille. Expropriés et traités de voleurs.

En grandissant, nous avons bien compris la mécanique. Parce que ce don avait une contrepartie obligatoire; un merci, une reconnaissance, un sourire ou simplement la satisfaction lue sur le visage de celui qui nous avait dépossédés, malgré lui parfois, de nos puérils butins.

Amoureux, nous avons cru qu'il y avait une justice équivalente dans le don de soi. La logique n'est pas la même. D'ailleurs, la logique n'y est jamais. Et nous avons donné nos coeurs, en pensant que donner, c'est donner. Reprendre, c'est voler. Et là, violence dans l'apprentissage du potlatch émotionnel. Le don destructeur de ce que nous avons de plus précieux et de plus valeureux: un bout de soi. L'amour, on peut le reprendre, sans rien voler. Mais en y laissant une part profonde de nous, sorte de contrepartie blessée, condamnée à la résilience.

Quelle folie nous prend-il lorsque nous brandissons notre coeur vers l'autre, qui ne tend même pas les bras pour le recevoir ? Nus, idiots, analphabètes du non-langage de l'autre, nous lâchons tout de même notre don, en espérant peut-être que l'autre frémisse, ouvre une main et l'empêche d'impacter le sol.

C'est embêtant un coeur qui tombe. Ca fait des miettes et parfois, ça fend le carrelage tout neuf de la cuisine. Et même, ça s'épanche dans l'écoulement de la douche.

Et d'une fois que tout est recollé, sombres poissons rouges, nous revoilà sur les routes, les bras tendus en avant, avec ce coeur ballant, battant, en équilibre sur le bout de nos doigts. A la recherche d'un ingrat à qui confier une miette de soi.

Donner, c'est donner. Reprendre, et recommencer.

22 juillet 2014

Liste des chroniques


Le ciel

Le ciel
Le plus bel endroit sur terre.

14 juillet 2014

Liste des chroniques


Papiers et rubans

Un coeur trop tôt déballé
Ironiquement
Souffre de s'être emballé
Démesurément

13 juillet 2014

Liste des chroniques


Deuils

On nous suggère des deuils en douceur
La même douceur qui a suggéré l'attachement
Il n'y a pas de doux deuil
Il n'y a pas de deuil rieur
Il n'y a que des écueils
La douceur, elle nous ment.

11 juillet 2014

Liste des chroniques


Traits tillés

Prendre son courage
Comme on prend une hache
A deux mains
Pour débiter
Et tiller
Les traits d'union

10 juillet 2014

Liste des chroniques


Séléné en robe ambrée

Voilà quelques heures déjà que nous roulons à travers le Missouri, les cheveux au vent. En traversant le Panhandle - autant dire que nous n'avons vu du Texas que ses drapeaux - un couple nous mit en garde sur l'inexistance de l'ombre d'un charme à St. Louis. Néanmoins, de leurs efforts à nous vanter Branson et ses casinos en carton, est né un regard nourri d'évidences. Que nous passerions la porte de sortie de l'occident américain.

Arrivés au sud des confluences du Père des eaux avec le fleuve Missouri, nous avançons jusqu'aux docks, au pied de l'arche qui vante la conquête de l'Ouest. 192 mètres d'une voûte d'acier inoxydable s'élève dans la nuit, illuminée fièrement. Mais cette montagne métallique, symbole de la prouesse, de l'ingéniosité technologique et de l'expansionnisme national, s'estompe complètement, trop occupés que nous sommes à dévisager la face de la lune.

Le moment est suspendu. Et nous à notre satellite. Nous coupons le moteur de la Mustang. Le silence laisse alors sourdre les murmures du fleuve. Il s'y noie les notes du piano bar devant lequel nous voilà arrêtés.

Elle s'approche de nous, modestement cachée derrière un masque de miel. Nous voilà nez à nez avec l'intrigante gironde. L'héritière de Théia est prête à enfanter une pluie de comètes, sur lesquelles je pourrais bâtir bien des plans. En totale libration, elle danse au ras des horizons, dans sa robe ambrée, cousue de ce fil d'or qu'engendre le solstice d'été.

Et cette terre céleste se rit de nos superstitions, un vendredi 13 de l'an 2014. Le disque s'inscrit élégamment dans l'ajourage de cette géante aux cuisses écartées entre le Missouri et l'Illinois.

7 juillet 2014

Liste des chroniques


Cric et croc

Femme de paille, qui s'embrase, qui embrasse, étreint et s'éteint.

Femme de bois, qui enflamme, souffle son âme sur le brasier d'un foyer.

Femme de glace, qu'on lèche, suce et croque.

Cric.
Croc.

4 juillet 2014

Liste des chroniques


D'un océan à l'autre

26 juin 2014

Liste des chroniques


Vénus

Vénus tourne à l'envers
Son jour est plus long
que son année.

Vénus est si lente
Son jour est plus long
que son année.

Une année, un jour
Une éternité.

21 mai 2014

Liste des chroniques


ar mor II

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Je me réveille dans mon grand lit en fer blanc. Hier soir, en rentrant de mon souper à la Flambée, la patronne de l'hôtel m'a trouvé un air frigorifié, si bien qu'elle m'a préparé un thé au jasmin et des chocolats, que j'ai pu déguster dans le salon kitsch de l'entrée. Un festival de motifs de camouflage, pour une jungle colorée.

Je rends ma clé et décide de traverser Guérande, de jour. La plupart des magasins sont fermés, ce n'est pas encore la saison haute où l'on peut vendre des sabots et des tabliers de cuisine à l'effigie de Bécassine. Sur la place de la collégiale Saint-Aubin, c'est jour de marché. Je me promène entre les bottes de radis, les paquets de fleur de sel et les crustacés. Je croise le fumiste et sa compagne, avec qui je partage un café, comme si nous nous connaissions de longue date et nous croisions tous les samedis matin devant les étals.

Je reprends ma route et continue d'aimer la mer, alors, pourquoi ne pas partir vers la petite, intérieure, du Morbihan. Dans mon sac, des caramels et un kouign amann au beurre salé. La Pointe des Emigrés semble un lieu propice à la contemplation, où les arbres jouent à se mirer dans les marais. J'y confonds racines et branches, distingue à peine les perspectives et m'amuse d'un chat qui m'y surprend. Et puis en milieu d'après-midi, je me dis que Locmariaquer, ce doit être beau et qu'il faut que j'y aille, là, maintenant.

Arrivée à l'embouchure occidentale du Golfe du Morbihan, je rejoins le site très touristique, mais non moins impressionnant de la Table des Marchands. Le Grand Menhir brisé, en fin d'après-midi, allonge ses ombres monumentales dans le gazon. Je décrypte une carte, à l'entrée de la boutique, où se dessine un dolmen face à la mer. Il ressemble étrangement à une ambition raisonnable pour un coucher de soleil réussi.

A quelques brasses de la rive, je vois la Pointe er Hourél qui découpe des dentelles de pins. Chaque interstice laisse un rayon pâle caresser la plage. C'est doux. J'entre dans le Dolmen des Pierres Plates et m'enfonce vers la chambre funéraire. Je m'appuie contre les dalles en granit avec mes mains et avance, pas après pas, en grand écart au-dessus des flaques de boue. Il fait froid, humide et assez sombre. Soudain, le soleil rasant se faufile au travers des lucarnes du dolmen et frappe les gravures qui ornent les stèles. Depuis le début de cette exploration bretonne, je soupçonne qu'un scénariste ait écrit et orchestré mon parcours, pour que chaque instant ait un goût surréaliste. Ou alors, comme augurait Coluche, je gagne tous les concours de circonstances.

Emue et rassasiée d'histoire, je sors du dolmen. Face aux vagues, un homme âgé ajuste son bonnet péruvien. A côté de lui, je regarde la mer et je soupire.

LUI: Vous êtes perdue ?
MOI: Non, je contemple, tout simplement.
LUI: Vous avez déjà mangé des huîtres de première fraîcheur ?
MOI: Je n'ai jamais osé manger d'huîtres...
LUI: Savez-vous pourquoi les Bretons ont eu le temps de bâtir de tels édifices, en phase avec les lois astronomiques, en plein Néolithique ? Parce qu'ils n'ont jamais eu à se soucier de leur subsistance. Quand la mer se retire, la table est mise. Venez !

Nous descendons vers les rochers, divaguons entre les flaques et les tremplins secs. Et offerts à nos yeux, nos mains, nos palais, des coquillages et des crustacés. Je ne connais ni leur prénom, ni leur goût. Mon compagnon du hasard ramasse quelques huîtres, sort un canif, les ouvre, les rince à l'eau de mer et tranche dans le vif. Il en avale une et me tend la suivante. Je déglutis, et là, festival salé pour mes papilles. La masse glisse malgré moi jusque dans mes entrailles. J'en suis presque dégoûtée et refuse le deuxième service proposé. Il se présente et m'explique les Pierres Plates, la fierté bretonne, la résistance au péage autoroutier, Anne de Bretagne, les Anglais, les Français, l'origine des mots, la concordance lunaire des mégalithes.

MOI: Vous êtes historien ?
LUI: Je suis frigoriste. Le froid n'a aucun secret pour moi. Viandes, légumes et imaginez-vous, la piste de bobsleigh d'Albertville, c'est moi !
MOI: Il fait presque nuit, vous auriez un hôtel à me conseiller ?
LUI: Ma femme va être inquiète. Je suis juste parti pour faire des photos du coucher de soleil. Bon, mais si vous voulez bien que je vous raconte encore quelques histoires, je vous invite à boire un chocolat chaud chez un ami qui doit avoir des chambres.

Il monte dans sa voiture, je le suis jusqu'au Relais de Kerpenhir. Il me fait asseoir et tous les gars accoudés au bar le saluent.

LUI: Hey, tu trouves une chambre pour la demoiselle ?

Pendant que nous dégustons notre chocolat chaud, la patronne prend mon sac de voyage et part préparer une chambre. Il me raconte son livre, ses passions, tout en s'excusant à chaque fin de chapitre d'avoir pris autant de mon temps, que je ne dois pas être intéressée par les discours d'un retraité. Finalement, la pluie cognant les vitres, il s'inquiète vraiment des pires scénarios d'accident que s'imaginera sa femme s'il ne rentre pas maintenant. Il prend congé en me disant, "Je vais vous faire pokou, ne prenez pas peur". Et il me serre dans ses bras en breton. Il s'en va, revisse son bonnet péruvien sur ses mèches blanches et me fais un dernier signe de la main avant de passer la porte.

Au bar, tous les gars me regardent bizarrement. J'ai l'air d'une gamine perdue, c'est évident. Je prends la carte du restaurant et choisis tout ce que je ne connais pas. A l'arrivée des langoustines et de l'étrange ustensile qui les accompagne, je perds espoir. Comment m'y prendre ? Au bar, ils rient tous avec une discrétion des plus affolantes. L'un d'eux se lève, prend une langoustine et la décapite puis la vide en deux manipulations. Il me fait sursauter en cassant ses pattes tout en me chuchotant "ce serait bête de rater le meilleur !" Il se lèche les doigts, me fait un clin d'oeil et me souhaite un bon appétit. Je mime ses gestes et arrive au bout de mes peines.

21 mai 2014

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Moule à tarte

Si tu veux rentrer dans le moule, ne t'étonne pas si on te prend pour une tarte.

16 mai 2014

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ar mor I

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Matin de janvier, réveil en gueule de bois. Je me présente à l'agence de location de voiture en espérant qu'on ne me demande pas de souffler dans l'éthylomètre. J'ai besoin de souffler, oui, mais pas dans un ballon.

Il pleut des cordes, les joies de la Bretagne. L'agent d'accueil me donne enfin les clés de cette petite voiture qui accompagnera mon excursion floue. Je n'ai pas de carte, pas de projet autre que de voir la Mer Celtique. Comment rejoint-on la mer, sans carte ? Je suis la Loire, traverse des chantiers navals, des zones industrielles, des berges sales et tristes. Mais je longe le chemin de la mer et cela suffit à mon bonheur.

Arrivée à Pornichet, je conduis jusqu'au bout d'une jetée où je me fais agiter par le vent. Mes joues rougissent du fouettement des embruns salés et se souviennent des giboulées valaisannes. Il n'y a, au mois de janvier, rien à voir ici de plus qu'un port d'échouage et une plage nue, nostalgique des couleurs des parasols estivaux. Je réalise le rêve de tout touriste qui ne s'assume pas, être seule, ailleurs. Cette sensation de bout du monde, d'être l'unique personne à pouvoir vibrer à cet endroit-là, à ce moment précis. Un égocentrisme violent me prend au tripes, je suis une grande exploratrice d'apparat, qui nie dormir dans un hôtel pour vacancier.

Ma côte est douloureuse, dommage collatéral de l'effervescence de la veille. Et cela m'amuse de rouler le long de la Côte Amour ou de la Côte Sauvage de la presqu'île guérandaise. Amour, sauvage, fêlée, cassée. Passer la Baule, Croisic, contourner les travaux, descendre sur les plages, sortir mon appareil photo. Et prendre en compte toute la grandeur des eaux salées, toute la violence des récifs, toute la solitude grave de ce moment. Et rire. Mais pas trop, sinon chaque parcelle de mon buste s'électrise, sous l'effet de la douleur costale. Costale, côtière.

La fin de l'après-midi se profile. Je reprends ma pérégrination via Kervalet et Trégaté pour rejoindre la route de Guérande, à travers salants, étiers et bondres. Ultime arrêt, au beau milieu de ces croisements pâles de Mondrian, pour contempler un vol de migrateurs. Ils se forment, se déforment, se concentrent et se dissolvent, comme nos amours. Ensemble, ils semblent si forts. Séparés, ils semblent si libres.

J'arrive à Guérande et trouve, le nez collé aux remparts, un charmant petit hôtel. La chambre est minuscule et multicolore, un grand lit en fer blanc occupe tout l'espace. A l'accueil, on me dit que non, même un vendredi, il ne se passe rien à Guérande. Non, vraiment rien. C'est mort, Madame. Qu'importe, je sors, traverse la porte Saint Michel et pars me promener à travers la bruine, entre les échoppes et les ateliers d'artisanat fermés. Il n'y a personne. Vraiment personne. Enfin, il reste moi. Moi, et mon inconditionnel et puissant sentiment d'avoir choisi l'originalité. D'avoir choisi cet endroit auquel personne d'autre n'a pensé. C'est tellement rassurant de se sentir différent des autres, c'est tellement bon de se sentir unique. Oui, mais tellement individualiste, aussi. C'est tellement bête, car ce désir-là est le point que me rapproche de tous ces autres auxquels je ne veux pas ressembler. Mais qu'importe, vive le déni, je foule le pavé guérandais en me sentant à ma place.

J'entre dans un restaurant, m'installe et commande. Un homme et une femme, que je prends pour un couple, s'installent à la table d'à côté. Une frère et sa soeur. Puis finalement, un autre couple, un authentique cette fois, complète le huis clos que je formais en début de soirée avec le patron et sa femme. La conversation s'engage, le mobilier du début du 20ème nous est décrit sous toutes ses moulures avec passion, un fier héritage de Lefèvre-Utile, acheté pour une bouchée de pain. Quel paradoxe pour une biscuiterie. Le couple qui n'en est pas un fête un anniversaire. On sabre, tous ensemble, un Cidre Royal Guillevic Label Rouge. La grande classe. L'ambiance est parfaite, il ne manquait qu'une touche romanesque à ce tableau cinématographique. L'homme du couple authentique est fumiste, ce qui provoque l'hilarité générale. J'apprends ce soir-là qu'un fumiste, si sa réputation le veut facétieux, sa profession en revanche l'envoie dans les plus noirs conduits. Le restaurant s'appelle La Flambée, du fait de cette immense cheminée haute, que notre spécialiste nous dépeint avec une précision qui semble historique. Son discours est certainement très anecdotique, mais voilà, toute la tablée écoute avec crédulité les explications de remploi de matériaux du Château d'Anne de Bretagne et de la marque de tâcheron, là, juste au-dessus de la voûte. Une si belle soirée, en définitive, quand on sait qu'il n'y a rien à faire, vraiment rien non, le vendredi en janvier à Guérande.

16 mai 2014

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Le plus tôt sera le mieux

L'avenir appartient à ceux qui le rêvent tôt.

14 avril 2014

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Thermodynamique

A force de verser le chaud et le froid
Il ne reste que le tiède.

10 avril 2014

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Corpus et Lacrima Christi

Si le corps du Christ m'est refusé,
Je m'enivrerai de ses larmes
Et me rassasierai à d'autres charmes.

7 avril 2014

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La Passion

La Passion dure-t-elle ?

Celle de Jean-Sébastien Bach, elle, vous enracine à un siège durant près de trois heures.

Victoria Hall, Genève. Une foule qui ne veut pas être "la" foule. Ambiance surannée pour un public empreint de protestantisme dans un lieu aussi fastueux et décalé.

Nous arrivons en retard, le concert a commencé depuis quatre minutes. Regards courroucés à l'entrée. Nous nous installons sur les côtés du promenoir, avec vue plongeante sur les brushings gris du parterre.

Le spectacle est double, quadruple même. Sur scène, deux orchestres et deux choeurs se donnent la réplique, dans la puissance et la virtuosité. Dans le public, c'est la lutte. Contre l'ennui, contre le sommeil. Il en est un qui ne veut pas se faire coincer par son épouse, elle qui revêt cet air entendu, alors qu'elle ne semble pas comprendre un traître mot de ce qui se chante en allemand là-haut. Il se ventile avec le cahier explicatif, espérant que l'air frais le préserve de la chute vers Morphée. Un Grec n'a rien à venir tendre ses bras dans un moment aussi intense de l'Evangile selon Saint Matthieu. Dans la rangée arrière, un autre homme connaît tout le texte de basse de Jésus. Il chante sans voix, sous le regard accusateur de ses voisins. Il s'en contrefiche et c'est plaisant. Aux balcons, les joues se déforment au contact de ces mains montées sur des bras approximatifs. Tout flanche vers la rambarde.

L'oratorio se voulant un hymne à la compassion, il est temps de lever les yeux vers la scène. Ne pas se soumettre à la tentation de rire de la mollesse des voisins. Ne pas juger de l'obligation morale du théâtre dans les bonnes familles.

Les applaudissements finaux réveillent les maris léthargiques. Je compatis avec eux, qui pensaient que la Passion durait le temps d'une cantate.

7 avril 2014

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Parthénogenèse

Genèse vierge
L'amour naît d'un rien
Naît de rien

Il se multiplie
Comme l'ortie
Qui naît d'elle-même

Il te brûle
Il t'enflamme
Il te démange

Il naît d'un rien
Te prend tout
Et te laisse vierge

3 avril 2014

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On

J'aimerais bien rencontrer on.
Il paraît qu'on me suit.
Il paraît qu'on demande comment je vais.
Il paraît aussi que parfois, on dit du mal de moi.
Mais je ne lui en veux pas, si on veut bien faire ma connaissance.

31 mars 2014

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Durée de vie I

La durée de vie d'une relation
Varie entre
Un certain temps
Et un temps incertain.

28 mars 2014

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Tapis persan

Je m'installe à la table que l'on m'assigne. Un nom en héritage, c'est le livre que j'ai emprunté à la bibliothèque humaine. Mon livre est une femme. Elle arrive, toute petite dame au teint mat, menues lunettes qui cerclent des yeux persans. Elle dépose un chevalet sur la table, sur lequel est inscrit le titre. Son titre.

C'est l'histoire de Shirin. Ou plutôt des secrets de Shirin. Elle a grandi en Iran, dans les années 50. Elle a couru après des bicyclettes, elle a rêvé le monde, dans un clan d'enfants, de cousins. Elle aime son père. Un père qui meurt trop tôt, emporté par une crise cardiaque. Mais un père présent, elle porte son nom, ses dernières paroles, emplies de fierté et de confiance en Shirin.

Shirin, comme tout Iranien, toute Iranienne, fait face à la montée des Molah dans son pays. Elle vit à ce moment-là à Ispahan, en concubinage avec son prince, contre l'avis de sa mère. Mais Shirin peut. Elle est libre. Avant de se marier, la femme appartient à son père, ou à tout homme responsable de sa famille. Quand elle se marie, elle dépend de son époux. Mais si elle divorce, elle reprend totale liberté. Shirin est libre. Elle a quitté son premier mari après 4 mois d'union. Elle évolue, libre et autonome.

La triste époque de la révolution de 79 invite les libres penseurs à prendre leur envol. Le prince de Shirin a l'opportunité de migrer en Suisse, de travailler à Genève. Il devient donc le mari-prince de Shirin et ils posent leurs valises dans la cité de Calvin.

En Iran, les femmes gardent leur nom de famille en se mariant. Elles gardent leur identité. Mais en Suisse, au début des années 80, il n'est pas envisageable qu'une épouse ne porte pas le patronyme de son mari. Shirin ne comprend pas, mais s'adapte. Infirmière en psychiatrie, il lui est difficile de trouver un emploi. Elle ne parle pas français. Shirin apprend la langue en écoutant la radio et pour retrouver son identité, elle tisse un tout petit tapis persan. Shirin se rappelle les bicyclettes de son enfance, dans la rue, en voyant une femme pédaler à vive allure. Elle l'envie. Elle veut lui ressembler.

Un jour, Shirin va chez son médecin, et rencontre la jeune fille au vélo. Elle vient prendre un traitement à la métadone. La jeune fille n'est pas si libre, pas si heureuse. Shirin réalise que ce qui lui importe le plus, ce n'est pas le bonheur apparent, mais ce qu'elle fait de qui elle est. Elle doit redevenir qui elle est. La loi en Suisse lui permet finalement d'accoler son propre nom à celui de son mari-prince. Et un jour, de reprendre son nom, tout court, sans trait d'union. Elle aime son mari, son meilleur ami, son prince. Mais Shirin a reçu son nom de son père. Elle aime son nom, elle se rappelle qui elle est. Elle n'est pas la moitié d'un puzzle, elle est entière.

Shirin peut enfin terminer son tapis persan, en le signant de son nom, celui qu'elle a reçu en héritage.

28 mars 2014

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Un nuage

Un nuage
Pris en otage
Sur ton visage

26 mars 2014

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L'examen de musique

La question "Qu'est-ce que tu écoutes comme musique ?" est perverse. Intime, sociale et professionnelle à la fois. Elle est anodine en apparence, mais non, c'est une véritable question d'examen ! Avec le sentiment de panique qui l'accompagne, celui de répondre faux, ou à côté de la plaque. A-t-on bien compris la question de départ ? Est-ce une question à développer, un questionnaire à choix multiples, ou n'y a-t-il qu'une seule bonne réponse possible pour l'examinateur ?

Cette réponse semble conditionner la relation future avec celui qui la pose, elle bouleverse de toute manière la suite de la conversation.

Et si l'on est éclectique dans ses goûts, par quel bout de son répertoire commence-t-on ? L'air d'opéra, que l'on écoute volume au maximum, dans sa voiture, après une journée trop intense ? La ballade mièvre que l'on s'octroie dans son bain, au milieu des bulles ? Le son qui électrise les fins de soirées festives ? La chanson à texte, qui vous rappelle, aujourd'hui, et seulement aujourd'hui, votre condition humaine ?

La musique parle trop de nous. Trop de moi. J'en ai peur.

17 mars 2014

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Tomber

Tomber d'une étoile, quel désastre.

17 janvier 2014

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Chaussettes orphelines

Il y a dans ce monde un mystère qu'on ne saurait s'expliquer. Les chaussettes, qui arrivent dans nos vie par deux, ont tendance, par une magie incertaine, à se désolidariser. On a beau les enlever toutes les deux en même temps, les mettre dans le panier à linge au même instant, à la sortie de la machine à laver, il en reste toujours une qui semble avoir perdu son double, ou alors deux chaussettes, qui n'ont rien à voir l'une avec l'autre, mais qui semblent dire "oui, oui, pourtant, à l'époque, on avait la même tronche, les mêmes buts dans la vie !".

La vie des chaussettes, c'est comme celles des soeurs. Un jour, sans crier gare, l'une d'elle se rend compte qu'elle a perdu celle qui lui ressemblait.

12 novembre 2013

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Instinct, intuition et inspiration

L'instinct est bestial. Il nous sauve, nous amène à prendre des décisions de l'ordre de la survie. Ce merveilleux moteur nous indique la route qui nous évitera le ravin, la chute, la mort. L'instinct est sauvage, désespéré. Désespérant. Il ne se préoccupe pas de souffrance morale ou physique, ni de la nôtre, ni de celle des autres. Il est un souffle, un bond vers l'avant, un déséquilibre pour tendre vers l'équilibre.

L'intuition est plus construite et souvent, elle est trompeuse, car elle est un mélange de coeur et de raison. Le coeur nous donne toutes les cartes du ressenti, à savoir si ce chemin semble mener vers l'épanouissement de soi. La raison, légèrement polluante, mais également bonne conseillère, nous indique, elle, ce qui est dans le respect de soi, de ce qu'on a construit, et du ressenti de l'Autre. Elle est une respiration lente, rythmée entre ce que l'on veut laisser entrer en soi et ce que l'on veut bien laisser sortir de soi. Un équilibre, entre deux déséquilibres.

L'inspiration, c'est la magie du moment de sérénité, de calme et de joie. Une merveilleuse confiance en ses choix et en l'impossibilité de connaître leur issue. L'inspiration, c'est oser sortir des sentiers battus, sans mettre sa vie en danger, sans rechercher à tout prix le frisson de l'adrénaline. Juste le plaisir de sentir tout son être empli d'une force. L'air gonfle les poumons. L'inspiration gonfle l'âme, jusqu'à ce que celle-ci aile nos ambitions.

30 juillet 2013

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Les gouttes

Tout au début, le vase est parfait. Il contient suffisamment d'eau pour nourrir les fleurs qu'il accueille, mais également assez de vide pour laisser de la place à ce qui semble inutile, tant qu'elle ne manque pas : la liberté.

Et l'on enlève les fleurs. Parce que l'on n'en cueille plus. Parce que l'on n'en reçoit plus. Bêtement, l'on remplit le vase. Encore. Et encore. L'eau croupit et ronge le vide qui la sépare des bords du vase.

Un jour, l'on se dit que le vase est plein. Et étonnamment, goutte après goutte, il y a toujours encore un peu de liberté à amoindrir. L'eau, à la surface du vase, s'esquisse en rondeur. Encore une goutte. Elle perle, à la limite. C'est fou ce que l'on peut remplir un vase. Les dernières gouttes, sont distillées à la seringue, mais sont les plus périlleuses. Elles parlent de nous.

Et puis un jour, le vase déborde.

Il n'est pas de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage. Périclès

20 juin 2013

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L'oubli

Je ne suis pas particulièrement nostalgique de supports passés. Ils existent, au même titre que le numérique. Oui, j'adore le papier et encore plus l'encre. L'odeur qu'elle dégage, quand elle a inondé cette bosse qui ne s'est jamais effacée de mon majeur, depuis le temps pourtant que je pianote sur un clavier. J'aime aussi les écrans, leur complexité, leur calibrage impossible. Il y a aussi une dimension aléatoire entre ce que je vois ici, et ce que vous voyez chez vous. C'est tout aussi fascinant.

Malgré tout, je me passionne à retrouver les cartons de photos, quand je rends visite à mon père. Revoir des images qui me semblaient si évidentes au moment où on les prit, avec ces personnes aimées et disparues à présent, ces coupes de cheveux décalées, ces airs d'enfants qu'on oublie. C'est merveilleux, on retourne ces images, qui n'ont pas encore assez vieilli pour jaunir, mais dont la date rappelle un passé si éloigné, qu'on dirait l'horizon.

17 juin 2013

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Glace et cravate

L'été, entre autres mille plaisirs, a ceci de fascinant qu'il découvre les facettes les plus régressives qui soient. Le meilleur exemple, il me semble, sont ces hommes d'affaires, qui malgré les 30°C ambiants, se doivent de garder leur chemise boutonnée jusqu'au cou. Tout encravattés qu'ils sont. Veston. Les regarder déambuler, attaché-case dans une main, avec une glace en bâton dans l'autre... tient presque du surréalisme. Une glace à l'eau en forme de fusée, dans les mains d'un homme qui gère votre porte-feuille, vos assurances, c'est amusant. C'est bien le seul instant, où ils le sont, amusants. J'en viens à espérer que la saveur orange dégouline honteusement sur leur chemise blanche et qu'ils pourlèchent leurs doigts poisseux, comme ça, dans la rue, en toute inconvenance.

13 juin 2013

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Toone

C'est un petit estaminet, à quelques pas de la Grande Place à Bruxelles. Plutôt un théâtre de marionnettes, en fait. Mais moi, je n'en ai vu que la cantine. Des tables en bois qui craque, des serveurs qui slaloment entre les chaises disparates. Je suis seule dans la capitale, et comme je divague depuis quelques heures, je commence à sentir que la faim se manifeste. Je m'installe et me laisse tenter par des tartines au fromage blanc, avec des radis et des oignons nouveaux. Allons-y ! Une planchette bruxelloise. Au serveur, qui dévisage ma solitude, je commande une bière et lui demande conseil. Blasé par la question qui doit lui être posée mille fois, il demande élégamment une précision :

LUI: Quoi comme genre de bière ?

(Si je le savais, aurais-je demandé conseil ?)

MOI: Une bière de femme ?

LUI: J'ai pas."

Il a de l'humour en plus !

Je me retrouve finalement avec mes grandes tranches de pain, mon fromage blanc et une Kriek. Je m'en contente avec joie, d'autant que je déguste par la même occasion une scène de séduction entre mes deux voisins. Comme c'est mignon, un couple qui ne se dévore pas encore. Que c'est attendrissant, cette tension entre eux, d'avant le premier toucher. Allez, restez comme ça ! Ne vous laissez pas emporter par la routine. Faites durer cette improbable attente. Et pourtant, ça se voit que tous les deux meurent d'envie de coller leur visage l'un contre l'autre. Et puis tout d'un coup, ce matou. Un gros chat vient se coller à moi, en attente de fromage tartiné sur un index nourrissier. Mais désolé, mon félin, moi, je ne suis pas de cette école-là, chacun son écuelle. Il me regarde. Je le regarde. Allez, une caresse. Ah non, ça ne lui plaît pas. Il veut manger, et rien d'autre.

Et puis cette dame, qui s'approche.

ELLE: Bonjour, je peux le toucher ?

MOI: Faites. On n'est pas vraiment venus ensemble, pour dire la vérité.

ELLE: Vous savez mademoiselle, ça fait 15 ans que je le connais ce chat, et que je viens chez Toone !, me dit-elle, comme si elle avait une prérogative sur mon compagnon poilu.

"Grand bien vous fasse", ai-je envie de dire. Mais je m'abstiens et continue à mâchonner mes tiges d'oignons, le regard dans le vague.

Le matou n'a rien eu, sauf, si évidemment, il a su profiter de mon départ avant la venue du serveur pour débarrasser. Nous avons partagé notre table, sous l'oeil attendri des clients. Alors que non, ce chat et moi, étions juste en concurrence pour la pitence qui ornait la table.

Et dans la cour intérieure qui me séparait encore de la rue, où les enseignes vantaient les meilleurs mets, par le biais de photos délavées, une poule. Elle devait bien connaître le chat, parce qu'elle avait l'air tout autant sympatique.

20 février 2013

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Rosa Candida

Rosa candida n'a pas l'odeur irritante des parfums artificiels de rose. Il sent la terre et le ciel. Il sent l'engagement envers soi-même et envers ce que l'on engendre, malgré soi.

Arnljótur est attachant, sans que ses états d'âme ne soit dégoulinants. Sa quête, presque banale en soi, devient notre propre recherche. Autour de lui, tous vont et viennent, parfois bienveillants, parfois distants. Mais le jeune homme se fait confiance, poursuit ses rêves. Et s'ils semblent communs et sans grande ambition, ses choix n'en sont pas moins courageux et exaltés, de l'intérieur.

Impossible pour moi de poser cet ouvrage. Chaque ligne appelait la lecture de la suivante. Chaque chapitre résonnait comme le rythme d'une danse, certes relativement lente, mais qu'on ne peut abandonner en chemin. L'auteure nous emporte, dans cette musique silencieuse et emporte notre désir de savoir, d'une page à l'autre, jusqu'à son point final.

C'est un roman qu'il fait bon lire et qui remet les idées en place. Jamais la vie ne nous laisse à l'abri d'une surprise, si banale soit-elle, qui bouleversera le cours de nos vies.

Rosa Candida, Audur Ava Olafsdottir, Points, 2012. Traduit de l'Islandais par Catherine Eyjólfsson.

15 janvier 2013

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Léon et Louise

J'avais adoré Le Roi d'Olten, d'Alex Capus, son ton drôlatique, son autodérision et cette capacité à se jouer des particularismes régionaux dans des chroniques courtes et incisives...

Je découvre un auteur tout aussi merveilleusement inspiré dans Léon et Louise, où une histoire d'amour peut se tisser dans un contexte historique, personnel et social tendu, sans niaiserie. Le roman nous emmène dans l'amour, le vrai, celui qui nous rend plus fort, qui nous habite toute une vie, alors même qu'on ne peut plus le toucher des doigts. Après avoir refermé les dernières pages de l'ouvrage, l'on rêve d'être Louise, au volant d'une Torpédo, des Turmac aux lèvres et d'houspiller les Parisiennes en ombrelles. Et l'on rêve d'avoir un Léon, quelque part au monde, qui flotte dans un maigre bateau toujours à quai, à lire les auteurs russes, un bon verre de rouge à la main.

Alex Capus, Léon und Louise, Hanser Verlag, 2011

24 octobre 2012

Liste des chroniques


Vole

On peut accepter de perdre des plumes.
Mais on ne peut pas accepter de se laisser couper les ailes.

14 septembre 2012

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L'anatomie, impromptue, d'un piano

L'air pulsé par un chauffage de fortune bruisse et résonne dans l'Eglise des Jésuites, qui n'est, à dire vrai, plus une église. Muté en salle de concert, cet espace accueille habituellement les sons des guitares classiques, des violons ou des contrebasses. Et ce soir, ce n'est pas de la musique classique que la Trinité peinte dans la nef juge, mais une petite chanteuse pop. Anna Aaron est là, avec son chignon qui se balance au-dessus de ses épaules trop fraîchement vêtues. Un bouton noir ferme le col scapulaire vaporeux. Sa blancheur coiffe une robe nuit.

L'impromptu éteint le chauffage, éteint le bruit parasite. Au fur et à mesure que les degrés descendent dans la salle de concert, ce showcase nous réchauffe l'âme. Il nous brûle les tripes, malgré l'écho, malgré le regard chargé d'un Dieu inquisiteur, juste au-dessus de la sylphide bâloise. Et de sa guitariste, qui elle fait face au public. Second rôle, première place. C'est elle qui nous fait face. Anna Aaron nous concède son dos. Car ses mains, son visage, elle les consacre à son piano. Aux touches noires et blanches saccadées, qui se confondent avec sa tunique.

Sa voix, douce mais soudain imposante, nous guide au travers de cette prestation à nulle autre pareille. Nous sentons tous que nous vivons un moment particulier, unique et universel. La musique, nous, Anna. Et les deux pommes.

Deux pommes oui, tiennent le couvercle du piano ouvert. Deux pommes vertes, des Granny Smith peut-être, laissent s'échapper ces notes parfois étouffées, parfois longues, d'une caisse en bois. La musique d'Anna Aaron prend alors une dimension très organique, où le bois, la pierre, la pomme deviennent des vecteurs de musicalité enchanteresse.

Et soudain, je réalise que je ne connais rien ou presque du piano. Comment appelle-t-on le corps du piano, ou encore ses cordes vocales ? Peut-on caresser un piano sans en connaître l'anatomie ?

C'est le moment précis, où j'ai arrêté de penser.

28 février 2012

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Cafés merveilleux

Il existe des cafés merveilleux. Des endroits où l’on s’assoit dans des canapés recouverts d’un plaid vert pistache, des endroits où la décoration est un méli-mélo aux faux airs de capharnaüm, où s’entremêlent abat-jour, reproduction de toile de maître et lourd rideau de velours. Ce sont des cafés où l’on peut choisir le grain, le sucre, la tasse.

Pour ma part, j’aime aller dans cet autre café, un affreux celui-là, quelques matins par semaine. J’y suis mal assise, j’y trouve vaguement les journaux du jour. Il est ouvert très tôt le matin, surtout pour les ouvriers. Le gérant y fait les cafés machinalement depuis quinze ans. Mais pourtant, son accueil, bien que résumé aux mots usuels de salutations et remerciement, a quelque chose de profondément sincère, juste et quotidiennement renouvelé. Rien n’y est extraordinaire, mais rien n’y semble véritablement ordinaire. Et j’avoue que j’aime être installée là, comme une fleur en pot, au milieu de ces herbes épaisses et solides. Une fleur étrange, se dira-t-on, puisque c’est de café qu’on l’arrose… Oui, mais du même café que toutes ces plantes robustes qui m’entourent. Et personne ne fait mine de s’attarder sur mon pot. Toute pimpante, prête à rejoindre mes bureaux, derrière mon écran. Et eux, qui partent au travail, dans le froid, avec leur gros bras et leurs joues mal rasées. J’aime être dans cette atmosphère sans faux-semblant, qui me rappelle que je ne suis pas seule sur terre et que nous sommes tous affairés à faire tourner ce monde, mais avec des outils différents. Et quand je quitte ce bistrot, j’amorce ma journée avec le plus grand des sentiments, celui que ceux qui m’entourent sont bons, car oui, quand je le quitte, tout le monde dit, comme pour chacun des précédents qui ont franchi la porte au grelot, « Au revoir, bonne journée ».

17 février 2012

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Mon assiette, ma fourchette, ma serviette

Nous rions tous bêtement... Nous nous sentons ridicules, alors que finalement, nous ne faisons que nous mettre dans la peau d'un Autre. Nous hésitons brièvement à obéir, à nous mettre en file indienne, mains vissées sur les épaules de celui qui nous précède. Nous ressentons déjà que nos gestes seront gauches, que nous parlerons trop fort et que nous renverserons le vin sur le pull de notre voisin. Mais voilà, nous nous plions aux règles et acceptons, le temps d'un souper, de nous plonger dans l'existence d'un non-voyant. L'excitation est si intense, qu'on dirait une vingtaine d'enfants, le premier jour d'école... c'est un mélange d'enthousiasme et de crainte.

Une fois l'épais rideau de velours retombé sur l'entrée, nous distinguons quelques minces rais des dernières lueurs du jour derrière des fenêtres calfeutrées. Nos hôtes nous amènent jusqu'à nos chaises, nous dispensent quelques conseils quant aux toilettes, aux bouteilles d'eau sur la table et à l'ordre de service, mais pour ma part, je n'entends presque rien, comprends vaguement de quoi on me parle, trop affairée que je suis à essayer de trouver une place à mon sac à main, à mon manteau... de crainte de ne jamais les retrouver en partant. J'ai tout d'abord l'impression d'être immergée dans une eau noire, abyssale et inquiétante. Malgré moi, jusqu'à ce que j'atteigne mon siège, j'ai retenu ma respiration, comme si je craignais de me noyer dans la nuit. Et pourtant, c'est le même air, c'est le même petit restaurant où je suis venue maintes fois partager un repas avec mes amis. Je connais l'endroit par coeur, mais aucun repère ne me permet de trouver mon aise, pour le moment.

J'interpelle mes voisins, et oh, miracle, Xavier et en face de moi. Je lui parle, trop fort, évidemment, cherche à tâtons sa main, pour être sûre que c'est bien lui qui me fait front, bien que je reconnaisse sa voix. Il semble bien plus à l'aise que moi, détendu. Nous trouvons le vin, servons le voisinage et trinquons en faisant claquer les verres. Nous faisons du bruit, donc nous existons...

Le repas se déroule dans les hésitations et les tâtonnements. Le goût de la tomate, alors que l'on pensait piquer un dé de melon, est soudain incisif et percutant, en comparaison à la rondeur et à la douceur du cantaloup. Je touche l'intérieur de ce panier qui me passe sous le nez et découvre, sous la molle pression de mon doigt, qu'il s'agit de pain. Je saisis la bouteille d'eau, à quelques mains de là, et tente de m'en verser un peu, en mettant l'index dans le verre, comme conseillé, mais jamais le liquide n'arrive à cette hauteur. Je ne me suis même pas rendue compte à son poids que la bouteille était vide. J'ai du mal à me concentrer sur les conversations et quelques rires crispés me font sourire. J'enlève, sans gêne aucune, un morceau de jambon de Parme coincé entre mes dents, à force de grands mouvements.

Le plat principal arrive. Tout de suite, à l'odeur, je devine un bouquet de chou-fleur. Je ne me suis pas trompée, mais je n'ai senti ni les haricots en fagots, ni les carottes, et encore moins les pommes de terres croquettes à l'indéfinissable panure. J'imagine, à sa tendresse et à son goût, que la viande est un rumsteck de boeuf. Je me régale, parce que obligée de manger très lentement pour éviter d'en avoir davantage sur le ventre que dans l'estomac. Aux bruits suspects venant de mes voisins, je devine que certains ont jeté les couverts, pour préférer déguster leur plat avec leurs petits doigts, avant que tout ne soit trop froid.

Je ne garde aucun souvenir d'aucune conversation. J'étais trop obnubilée par mon assiette, ma fourchette, ma serviette.

Et arrive un dessert. Un gaspacho de fruits rouges au basilic, certainement pour que nous évitions d'aggraver notre cas, notre ultime plat se boit. Le repas touche à sa fin, je n'ai pas la moindre idée de l'heure qu'il est, de l'état de ma tunique et encore moins combien nous sommes dans cette pièce.

Peu à peu, nos hôtes laissent filtrer un peu de lumière. Presque aveuglés par les ampoules des lampes, nous clignons maladroitement des yeux, comme si nous avions perdu un peu d'efficacité au passage. Car même si notre vue était privée de ses pouvoirs, nous continuions à tourner nos regards vers nos interlocuteurs nocturnes. Et nos yeux se sont fatigués d'avoir vainement cherché à trouver une couleur, une forme, une lueur.

Nous avons finalement pris un café dans la lumière, et là, soudain, un certain silence s'est imposé, presque gênant. Qui étaient tous ces gens, là autour, avec qui nous avions partagé un repas. Qui étaient tous ces inconnus dont nous avons entendus les gloussements inquiets, les conversations privées helées à voix haute.

5 juin 2011

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Agréablement bordélique

J’aime revenir à Lausanne, goûter à l’agitation ponctuelle de sa gare, en fonction des pendulaires. En arrivant, je traverse le hall, observe les Japonais agglutinés sous le panneau de correspondances, à scruter le défilé précipité et aléatoire des chiffres et des lettres, pour finir par découvrir l’horaire et le quai qui les mènera à bon port.

J’avance et découvre une paire de jambes qui se croisent et se décroisent derrière le rideau d’un photomaton. Il est toujours amusant d’observer ce qui se passe dans le mètre carré derrière un rideau de photomaton. Là, ce sont deux jolies jambes nues d’une fille qui apparemment ne semble pas à l’aise au moment des flashes, puisque qu’elle enroule et déroule ses gambettes au gré des essais… En général, le nombre de pieds est proportionnel à la densité des rires qui s’échappent de la microcabine. Et parfois, deux jambes molles et une bouteille… Le photomaton est un petit théâtre, où l’on ne frappe pas trois coups avant de tirer le rideau. C’est un lieu de haute mise en scène, mais sans public, sans admirateur, sans applaudissement.

Je continue mon chemin, pour retrouver mes compagnons de travail. Nous enchaînons avec le métro, puis le bus pour nous retrouver dans le quartier de l’Avenue de Morges. Nous nous enfilons dans une ruelle et derrière un canapé noir défoncé, nous nous engouffrons dans une ancienne imprimerie. Là, des affiches couvrent les murs, des sculptures jonchent le sol, des poules empaillées se dressent sur des bibliothèques bancales, des éclats de céramiques s'accrochent çà et là. Nous voilà dans une colocation d’ateliers. C’est agréablement bordélique. On voit que la création préside dans ces lieux, et jamais le désordre ne m’a paru aussi clair et limpide. Tout semble à sa place, bien que rien n’y soit.

Nous prenons place dans un espace à l’allure de salle d’opération clandestine, avec un éclairage au néon qui s’allume comme dans les films d’épouvante : en cliquetant et en hésitant. Juste des murs épais et blancs.

Après ma séance, je reprends le train, retrouve la cadence du rail, pour retourner vers la Vallée du Rhône. J’envie, en revenant, ce foisonnement, cette colocation créative qui ne manque pas de se nourrir de sa diversité. Quelle chance d’explorer les univers de travail des autres.

23 mai 2011

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Bouton d'or et de neige

Un dimanche de mai.

Je marche sur les chemins étroits du Prélet, l'estomac noué, la colère chevillée au corps. Je marche, d'un pas incisif et rapide. Je sais qu'avancer entre les herbes hautes et les rochers me calmera, me rendra un peu de paix.

Et il se met à neiger. Des flocons de printemps, si légers, qu'on dirait qu'ils remontent vers le ciel plus qu'ils ne descendent. Le ciel blanc est éblouissant.

J'avance toujours, je marche. Et puis, je trouve un rocher encore sec, sur lequel je m'assied, à proximité d'un torrent. Je regarde alors les boutons d'or et les myosotis se couvrir d'un chapeau ivoire. Les tiges commencent à plier, l'édredon de neige est trop lourd. Je recueille alors quelques unes de ces malheureuses, les réunit en un petit bouquet bien serré que je décide de ramener chez moi à l'abri des intempéries.

Arrivée chez moi, mes petites colorées s'installent dans un verre à liqueur, fin et élancé. Imperceptiblement, elles ont distrait ma colère.

21 mai 2011

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Inspiration culinaire

La cuisine, c'est un art en soi. Et comme n'importe quelle forme d'art, il est toujours permis de la pratiquer en amateur.

La cuisine a ceci de fabuleux qu'elle se partage, qu'elle est éphémère et qu'à chaque nouvelle tentative d'une même recette, les variations sont extraordinairement illimitées.

Mes premiers pas en cuisine étaient très scolaires. Je me fiais au minutage conseillé sur le paquet de pâtes ou de riz, pesais le moindre gramme de farine que je tamisais soigneusement, étalonnais le moindre décilitre de lait. Le résultat n'en était que plus régulier... et uniforme. Je mangeais toujours la même chose, cuisinée de la même manière.

Vinrent les années d'étude. Ma première année d'université fut bien plus culinaire que studieuse. A cette époque, je n'avais pas encore rencontré d'amis et mes soirées étaient toutes dédiées à la révolte de mes spatules et plats à gratins contre le dictat de mes apprentissages d'économie familiale à l'école secondaire. Ma maman m'avait rédigé un beau carnet de ses meilleurs menus. Et c'est là que la touche d'improvisation a pris le pas dans ma vie gourmande. Je suis devenue cheffe d'orchestre dans ma cuisine. J'ai appris à composer sans les instruments indispensables à la symphonie dînatoire et à oeuvrer sans balance ni mélangeur. La cuisine de maman, elle, regorgeait d'ustensiles plus incroyables les uns que les autres. J'ai découvert que sans ustensiles particuliers, il était toujours possible de manger. J'ai d'abord remplacé le minuteur par ma montre, pour finalement l'oublier et prendre le temps de goûter. Rien de tel que la dégustation pour connaître le moment idéal du service. Pour la suite, j'ai usé de ruse. Une fourchette à la place d'un mélangeur, un verre comme mesurette, un couteau unique pour toutes les découpes. Et finalement, j'ai également mis un peu de piment (dans tous les sens du terme) dans ma façon d'apprêter les mets. J'ai appris le nom des épices, des condiments, découvert une variété de poivres et de sels, pris la peine de goûter, de tester...

J'ai inventé des recettes dont jamais je ne retrouverai le secret. Comme un tableau abstrait, dont il est impossible de reproduire le geste créateur. Le bon mélange de couleurs, la bonne dose d'eau, la bonne largeur de pinceau et l'inspiration ne sont jamais deux fois les mêmes. Et j'adore déguster ces oeuvres d'art qui disparaissent dans les estomacs.

25 avril 2011

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Le bonheur de tous les jours

J'adore le matin. Il est parfois difficile de s'étirer, de s'extraire du sommeil, mais d'une fois que le premier café du matin est avalé, le monde s'illumine. J'aime voir les étoiles s'endormir, s'effacer du ciel au fil des rayons qui s'éveillent. De ma cuisine, je savoure de voir le Pigne d'Arolla se teinter de rose.

Au passage de l'heure d'hiver à l'heure d'été, j'adore revivre la renaissance du jour au petit matin. C'est comme reprendre une deuxième part de gâteau, même si l'on n'a plus faim... C'est une gourmandise sans pareille.

Le matin, c'est le moment où l'on voit les renards, les chamois, les lièvres qui s'enfuient à notre approche. Le matin, c'est ce moment délectable où l'on redécouvre le monde avec des yeux neufs, bien qu'encore embués. C'est surtout le meilleur instant de la journée, pour se dire qu'on a tout le temps.

Les promenades matinales, l'été, sont délicieuses. La rosée rafraîchit les pieds, on s'emmitoufle dans un pull polaire, en se réjouissant de pouvoir le retirer, sur le coup des dix heures.

Le matin, c'est mon bonheur de tous les jours.

25 avril 2011

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L'eau, Lausanne

Nous y sommes entrées les pieds tout mouillés. Un dimanche de pluie à Lausanne, c'est le moment idéal pour chasser les grenouilles à Sauvabelin. Et lorsque l'on réalise qu'il est impossible d'attraper quelque batracien que ce soit, on s'enfile alors, à quelques pas du Tribunal Fédéral, dans l'allée qui mène à la Fondation de l'Hermitage, les croquenots imbibés d'eau. Nous avons enfournés nos manteaux, nos sacs, nos brochures pêle-mêle dans ce casier trop petit, dans une humidité douteuse, pour ensuite nous sentir légères comme des plumes pour déambuler dans l'exposition "El Modernismo".

Quel magnifique découverte. A force de Monet, Renoir et autres Corot, l'on oublie que le paysage des impressionnistes n'était pas composé que de Français... Eva et moi avons voyagé dans des paysages pointillistes avec délice, nous avons visité Tolède et plongé dans la profondeur des eaux du Tage avec Beruete. Nous nous sommes immergées dans les yeux noirs de Maria, la fille de Joaquin Sorolla y Bastida. Ces perles de jais se révélaient reconnaissables entre toutes, que le visage de la fille du peintre soit celui d'une enfant, ou qu'il soit déjà celui d'une femme drapée d'une robe carmin. Nous avons nagé dans la magie argentée de la lune des marais de Roig. Et nous avons partagé la joie, l'effervescence et l'éphémérité d'un feu d'artifice avec Pinazo.

22 février 2011

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Les peurs qui nous font, et nous défont

Il y a des peurs viscérales, des peurs de l'enfance qui ne nous quittent jamais.

Il y a des peurs que l'on a jamais eues, que l'on découvre avec l'âge.

Les peurs de l'enfance fragilisent mais permettent de se forger, face à l'inconnu. Petite, je redoutais affreusement les insectes. Je hurlais devant une ridicule araignée. Je redoutais qu'une colonie de fourmis se soit établie dans mon lit. Le moindre cheveu qui se baladait sur mon corps créait un spasme de terreur : quelle bestiole s'est faufilée dans mon pull ? Mon père a toujours été là pour écraser les êtres dont le nombre de pattes dépassait l'entendement. Peu à peu, j'ai appris à maîtriser ces peurs. Je ne caresse pas les mygales, n'élève pas une colonie de mantes religieuses dans ma chambre, mais respecte cette vie minuscule, cette vie dont je ne comprenais rien et qui petit à petit est devenue une fascination respectueuse.

Petite, je ne redoutais pas les chiens, jusqu'au jour où ce molosse a foncé droit sur moi, heureusement violemment intercepté par la botte cloutée de mon père, vaillant défenseur de ses petites femmes. Depuis, je regarde les chiens avec méfiance, même les gentils toutous. Mon père ne marche pas tous les jours à mes côtés, avec des souliers à clous. Néanmoins, je contiens mes peurs.

Petite, j'étais terrifiée par les monstres. Non, pas les monstres des contes, les velus à cinq yeux. Non, pas ces monstres-là, que l'on décrit dans les cauchemars... Les monstres, je les croisais en chair et en os dans les rues de mon village, pendant le Carnaval d'Evolène... Des hommes, sous des peaux de bêtes, des hommes connus du quotidien, mais des hommes différents, sous leurs masques de bois. La panique, quand l'on est minuscule, de voir un être si grand, qui approche à grand bruit de sonnettes. Mon père a toujours été là. Ma main gantée d'Arlequin dans sa grande main sécurisante me faisait sentir que je ne risquais rien, malgré les tremblements.

Et j'ai grandi. Mon père a vieilli. Mais mon père est toujours une oasis sécurisante. Une terre d'accueil, où les peurs ne se décrivent plus en mots mais en regards. Et mon père, même s'il sait qu'il ne suffit plus d'écraser des araignées, d'envoyer valser des canidés ou de faire rempart face à un monstre masqué, est toujours là.

Aujourd'hui, je rencontre ces peurs que je n'ai jamais eues, ces peurs des choses abstraites. Ces craintes de l'absence, de l'avenir, de l'incertitude. Et face à ces peurs d'adultes, de ne pas être à la hauteur, de ne pas faire le bon choix, de ne pas être à sa place, même si je ne les énonce pas, il les ressent. Et aujourd'hui, il me prend dans ses bras. L'instant est court. L'instant est intense. Je sais qu'il sera toujours là, même absent.

15 février 2011

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Il existe

Serrés en rangs d'oignons sur des chaises inconfortables, face à un piano, parents proches ou éloignés attendent avec impatience l'arrivée des petits bouchons. C'est la classe de rythmique qui présente sa première prestation dansée.

La musique démarre et apparait alors une dizaine d'enfants, déguisés en rennes et en lutins. Ils se déplacent en fonction des rythmes, des pauses, des sons et des mélodies. Ils sont fiers et impressionnés à la fois. Ce qui attendrit, ce n'est pas tant la démonstration, mais la candeur. Nous nous régalons de leurs petites mines concentrées mais euphoriques. Le clou du spectacle a certainement été l'arrivée du Père Noël... qui mérite une parenthèse historique...

Dans ma famille, nous sommes trois filles, et quand nous étions petites, ma mère jugeait qu'elle ne voulait pas nous faire croire au Père Noël, dont l'injustice l'avait blessée, déçue, durant l'enfance. Ma soeur aînée, Maman de ma filleule, a pris le parti de suivre cette tradition, au plus grand dam des autres mères, puisque ma nièce clame à qui veux l'entendre, que le Père Noël n'existe pas... Mais ce soir, un Père Noël entre dans cette salle, et elle bondit de joie en s'écriant :

"Mais alors il existe ! Regarde, Maman, le Père Noël existe... "

Et ma soeur de constater que c'était le monde à l'envers... Habituellement, quelle déception de constater que l'illusion était trop belle pour être vraie... et là, cette joie intense de voir se réaliser une chimère. Ma nièce exulte, elle court autour du Père Noël, le dévore des yeux. L'évidence est telle, que même si nous lui disions qu'il n'existe pas, elle nous dirait qu'elle en a la preuve irréfutable, là, sous les yeux.

19 décembre 2010

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Immaculée conception

Jour férié en Valais, l'Immaculée Conception est un jour où dans un petit village comme le mien, tout s'active comme rarement en semaine. J'ai le plaisir de partager un café avec mon père tout en regardant la lumière moduler des ombres et des reliefs dans la neige, à travers la fenêtre de sa cuisine, avant de prendre le chemin de l'église.

Aller à la messe, c'est pour moi le plaisir d'entendre la voix de basse de mon père, qui chante à la chorale, tout en rencontrant les gens de mon village. Cette messe est particulière, car elle est aussi l'occasion de fêter les mariages jubilaires de la commune. J'entends avec surprise que huitante-sept couples fêtent un jubilé. Qu'ils célèbrent dix ou cinquante-neuf ans de vie commune. Je ne peux m'empêcher d'admirer... Quelques personnes prennent la parole, évoquent les hauts, les bas, la lassitude, la persévérance dans une vie à deux. Des regards et des sourires entendus s'échangent.

Je retiens cette phrase : "Le philosophe Alain disait qu'on ne se marie pas un jour, mais tous les jours". Je félicite au fond de moi toutes ces personnes qui ont réussi à faire de leur union une célébration quotidienne, qu'elle soit déclarée ou silencieuse.

7 décembre 2010

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Pandore

LUI: Mais pourquoi tu pleures ? MOI: Je ne pleure pas...

En fait si, je pleure. Je ne m'attendais pas à cela. Je n'imaginais pas qu'un tel moment puisse être aussi émouvant.

En arrivant à la ferme, Xavier et moi sommes accueillis par Musique, qui pointe son nez hors du sac de paille où il prenait ses aises. Le chaton, assez farouche il y a quelques jours encore, vient se frotter à mes jambes. Je le prends contre moi et le caresse jusqu'à ce qu'il ronronne. Nous grattons les veaux qui se sont tous levés à notre approche. Nous nous avançons vers Pistache, qui s'apprête à vêler. Je dois avouer que j'ai vu naître des chats, des agneaux, mais jamais encore de veau. Pistache souffle fort. De petits nuages de fumée s'échappent de ses naseaux. Néanmoins, elle ne geint pas une seconde. Quand nous arrivons près d'elle, nous pouvons voir poindre deux petits sabots. Mais notre présence l'indispose. Elle se lève, fière, et poursuit son travail. Xavier me propose que nous la laissions un peu tranquille, le temps que la sortie soit un peu plus avancée. Il s'affaire dans la ferme pendant que moi, je surveille de loin ce qui se passe, avec Musique aggripé à mon bras. A chaque coup d'oeil que je jette, je vois les allées et venues des petits sabots. Soudain, je vois quelque chose. C'est... une langue !

J'appelle Xavier ! "Il y a une langue !" Il rit, me rassure sur la normalité de cette... langue. Et voilà qu'on voit apparaître un bout de museau. Je suis un peu effrayée, mais je vois Xavier agir avec tellement d'aisance que je me sens, soudainement, assez ridicule. Et les choses se déroulent tout à coup très vite. Le petit veau apparaît tout entier, tout gluant, tout tremblant. Xavier le frotte avec de la paille pour le réchauffer. Très vigoureux, le petit veau s'agite et donne de petits coups de tête. Xavier le transporte jusqu'à son box, où il lui a préparé un petit nid de paille. Pistache repose sa tête et cesse de haleter.

LUI: Bienvenue au monde, mon p'tit ! T'as vu comme il est déjà réveillé ?, me dit-il en se tournant vers moi. Mais pourquoi tu pleures ? MOI: Je ne pleure pas...

D'une fois que l'émotion est passée, je harcèle Xavier de questions, pendant qu'il donne son premier lait au nouveau-né. "Est-ce qu'il voit ? Est-ce que sa mère va lui manquer ? Quand va-t-il se mettre debout sur ses pattes ? C'est un mâle ou une femelle ?" Il répond calmement à chacune de mes questions. C'est bien une petite vachette.

Je retourne la voir le soir même, debout et bien dégourdie. Pistache, quant à elle, a repris ses ruminations, comme si de rien n'était. La vachette me tête les doigts pendant que je lui gratte le front. Elle s'appellera Pandore, celle qui a tous les dons.

26 novembre 2010

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Comment font-elles ?

"Je t'aime très fort"

J'ai failli verser une larme, même si le rituel m'avait été détaillé auparavant.

Ma nièce de quatre ans va en classe enfantine. Aujourd'hui, nous dînons chez mon père, qui habite à quelques minutes de l'école et après le repas, j'accompagne la petite pour la reprise de l'après-midi. Le trajet a réveillé en moi tellement de souvenirs. Ce trajet, parcouru tous les jours pendant six ans de ma vie, est imprégné de réminiscences : à l'aller, l'odeur âcre du fumier dans les prés, le livret répété comme une litanie, les pas de courses pour rattraper les minutes de retard et au retour, la cueillette de fleurs pour les petits bouquets printaniers qui enchantent Maman, les histoires des grands à écouter religieusement, le ventre qui gargouille. Et voilà que je me retrouve avec ma nièce à courir jusqu'à l'école. Avec elle, la vie est une grande course. Pourquoi se rendre d'un point A à un point B en marchant, quand on peut faire de grandes enjambées. Heureusement que l'école n'est qu'à une centaine de mètres de la maison familiale !

Arrivées devant l'entrée, elle me demande si je vais rester jusqu'à ce que la maîtresse arrive, parce que c'est toujours à ce moment-là, me confie-t-elle, qu'elle dit au revoir à Maman et qu'elle lui dit qu'elle l'aime. J'ai une grande responsabilité avant l'arrivée de la maîtresse. Comment fait-on pour laisser partir seuls ses enfants la première fois ? Quel déchirement ce doit être. Ce jour-là, il faut entièrement s'en remettre à la vie, les confier à la Providence.

Ma nièce se précipite vers les autres enfants, et tout naturellement, un jeu se met en place. Personne ne semble avoir énoncé à quel jeu tout le monde allait s'adonner, mais il est évident, dès qu'un enfant se met à courir après l'autre, que l'on joue au loup. Et tous s'y mettent. Ma nièce fait partie de ceux qui ne prennent le risque de descendre de leur perchoir protecteur que lorsque le loup est affairé quelques mètres plus loin, et le dos tourné. Elle ose alors poser un pied par terre, puis grimpe de nouveau sur son promontoire, extrêmement fière de son courage. Elle me fait rire... Et je me reconnais... Cela n'empêche pas, plus tard, d'être à même de prendre des risque, d'ailleurs.

Soudain, la maîtresse apparaît. Et tous très dociles, s'alignent devant elle et cessent de courir dès qu'ils ont franchi la porte de l'école. Ma nièce se précipite comme promis vers moi et m'embrasse. Elle me regarde droit dans les yeux et me déclare "Je t'aime très fort". Elle rejoint les autres, ne se retourne pas. La maîtresse me salue de la main et ferme la marche derrière tout ce petit monde. Je suis toute émue. Elle mène sa propre vie.

Et moi, toute bouleversée par ce spectacle.

23 novembre 2010

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La moisson des notes

J'ai découvert les joies d'un certain ostracisme. Je me coupe de la société par le biais de deux magiques petits écouteurs, vissés à mes oreilles. Je dénigrais, je le concède, ces personnages impolis qui écoutaient de la musique dans leur bulle, écartés des bruits de la ville. Aujourd'hui, accomplissement technologique absolu, mon téléphone me permet, en plus de téléphoner, de faire toutes sortes de choses, dont... écouter de la musique ! Et j'ai la chance inouïe d'avoir pour voisinage une médiathèque ! Tous les deux ou trois jours, je vais fouiller dans les bacs et déniche à la fois des antiquités mais également des galettes fraîchement produites. Je me surprends à déguster des musiques tout à fait variables. Des notes balkaniques aux paroles poétiques, rien ne me retiens. Et quand je me déplace dans la ville, j'écoute et déguste Billie Holliday avec délectation. Au lieu de marcher, j'ai l'impression de glisser dans la rue. Je me surprends à chantonner tout en découvrant le regard amusé des passants. La mélodie, dans mes oreilles, est tout à fait harmonieuse... ce qui sort de ma bouche doit être un peu plus approximatif.

Et à chaque moisson de notes, je ramène à mon audition des répertoires inattendus, des choix incroyables et surprenants. Et je rajoute à mon éclectisme musical un peu plus d'exotisme et de connaissance. Je me prends au jeu; l'émotion est maîtresse et elle préside à mon entrée dans d'autres mondes, sans quitter une seconde celui auquel je suis attachée, par les deux pieds.

17 novembre 2010

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L'appel du bistrot

Je ne pensais pas devoir aller un jour le récupérer au café du coin, celui-là... Après avoir reçu des coups de téléphones de toutes sortes pour aller le chercher dans les endroits les plus improbables, parce qu'il geint devant portes et fenêtres closes, j'ai reçu l'appel de trop, l'appel du bistrot.

ELLE: Il faudrait que vous veniez le chercher !

MOI: Mais mettez-lui un coup de pied au derrière, il sait où il habite... C'est à deux pas de la maison !

ELLE: Non, là vraiment, s'il vous plaît, venez le chercher...

J'ai compris à cet instant qu'il ne s'était pas contenté de pleurnicher, mais qu'il avait certainement dépassé les bornes. A contrecoeur, j'enfile mon manteau, une écharpe et mes bottes et pars d'un pas contrarié sur la petite rue pavée qui sépare ma maison du bistrot. J'arrive près du café et l'appelle, mais discrètement, je ne souhaite pas spécialement être remarquée. Au téléphone, elle m'a dit qu'il était dehors, mais je ne le vois pas. Quelques jeunes fument une cigarette près de l'entrée. Ils me reconnaissent et me hèlent.

EUX:Il est ici ! Il est avec nous. Il est tellement mignon...

Je m'approche et le voit tranquillement assis à boire la coupelle de lait qu'on lui a offerte pour qu'il s'éloigne des intérieurs. Le vaurien ne lève même pas la tête, trop occupé à déguster une récompense apparemment trop peu méritée. Je l'appelle et finalement, il daigne lever le regard vers moi, les yeux tout pétillants de larcin. Il saute dans mes bras tendus vers lui et colle sa tête poilue contre mes joues. Cet animal est définitivement diabolique et sait comment m'amadouer. Par souci, je demande où se trouve le patron. La serveuse sort à l'instant et me dit que pour le moment, il est peut-être mieux d'attendre car il est encore fâché... Mais qu'on m'explique !

L'histoire est bien simple, Monsieur le Chat, trop habitué à ce que les dames du quartier le trouvent si adorables qu'elles le laissent pénétrer dans leur demeure pour un petit câlin, s'est invité au café-restaurant de sa propre initiative. Néanmoins assez discret, il s'est faufilé sous une table où soupaient tranquillement quelques touristes et n'a certainement manqué aucune miette tombée sous la table. L'histoire aurait pu s'arrêter là, mais il a fallu qu'un couple entre dans le café avec... un chien. Le chat, effrayé par cette présence canine, a bondi, dévasté sur son passage assiettes, services et verres d'une table à l'autre, semant panique et pagaille. Il s'en est fallu de peu, j'imagine, pour que le patron ne lui tranche pas la tête sur place. Sa gentillesse l'en a retenu. Et sa ruse pour qu'il reste dehors, enfin, a été de lui offrir encore du lait... Qu'il ne s'étonne pas s'il revient semer la zizanie en espérant recevoir une coupette à la sortie, au lieu d'un bon coup de pied accusateur.

Mon chat me fait honte. Et je vais devoir passer le restant de mes jours à aller au bistrot boire des cafés pour me faire pardonner...

16 novembre 2010

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L'or du mélèze

Je pensais ne pas aimer le mois de novembre. Le mois de la pluie, le seul moment de l'année où les arbres se montrent nus. Toute l'année, il revêtent aiguilles et feuilles ou alors de grandes écharpes blanches. Pourtant, cette année je découvre le mois de novembre autrement. Certes, les arbres se dénudent, mais c'est l'instant clé de la contemplation. Comment quittent-ils leur parure pour enfiler leur manteau nival ?

J'étais sur la route, dans ma voiture, quand soudain, une pluie rousse s'est abattue sur mon pare-brise. Les aiguilles de mélèzes volaient dans les airs et envahissaient l'allée royale qui relie les Haudères à La Sage. Le vent secouait les branches et les délestait du précieux habit de feu qui enjolive l'automne. Arrivée chez moi, j'ai pu continuer à contempler la chute magique des aiguilles depuis mon balcon.

La neige quant à elle, prépare son séjour sur les Rocs en venant rendre quelques visites de courtoisies avant ses vacances d'hiver. Et mêlés aux flocons, les motifs dorés dessinés par les mélèzes brisent sa monotonie.

16 novembre 2010

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Rouge, c'est rouge

LUI: Bonjour Madame, vous savez pourquoi on vous arrête ?

Pourquoi diable cette énigme... Souhaitez-vous que j'avoue un crime que je n'ai pas commis, ou que je me compromette, au cas où je n'aurais pas remarqué que j'avais enfreint une quelconque loi ?

MOI: Bonjour Monsieur. Oui, je sais pourquoi vous m'arrêtez...

Non mais, je ne vais quand même pas faire son travail à sa place... Ah ? Si, il faut que j'expie mes péchés... apparemment, son regard en dit long, allez, Madame, confessez-vous, je vous pardonnerai...

MOI: J'imagine, Monsieur l'agent, que c'est à cause du feu orange qui rougissait...

LUI: Il était rouge Madame ! Aussi rouge que votre voiture !

Aïe... Le coup de l'orange couché de soleil ne l'a apparemment pas convaincu, rouge, c'est rouge... Vais-je tenter de lui servir une quelconque théorie sur les couleurs, ou dois-je me résoudre à accepter que rouge, c'est rouge.

MOI: Tout à fait... mais à ma décharge, je ne pense pas avoir mis quiconque en danger... Avec ces travaux, je n'ai fait que suivre les véhicules qui me précédaient. Ils sont si lents ces feux, et quand je suis arrivée de l'autre côté, les autres voitures patientaient encore au rouge !

LUI: Mais Madame, quand on conduit, on doit être à même d'anticiper tout ce qui va se passer. Vous auriez du vous arrêter, c'était rouge !

Mais j'ai compris, bon dieu, qu'il était rouge, ce feu !

MOI: Bon, très bien, j'assume ma faute, je la reconnais. Je suis passée au rouge, alors que je n'aurais pas du !

Ca, c'était AVANT, qu'il ne me mette l'amende...

LUI: Alors Madame, un feu rouge grillé, c'est une amende d'ordre.

MOI: Très bien, je vous écoute.

Non, non... stop, on ne dit pas très bien, quand on ne sait pas ce qu'est une amende d'ordre... Trop tard...

LUI: Ca fera 250 francs, payables dans les 30 jours...

Et là, j'ai failli m'étrangler avec les insultes qui sont restées coincées dans ma gorge... Ne pas agresser ce pauvre agent de police, ne pas le fusiller du regard, ne pas lui dire tout ce que je pense de leurs méthodes de se placer après des feux de travaux routiers... Non, avaler tout ça, de travers, certes, mais l'avaler, et sourire gentiment....

MOI: Ha ! 250 francs, quand même... Je suis un réel danger public, donc. Rassurez-moi, ça n'ira pas sur mon casier judiciaire ?

LUI: Pas si vous la payez dans les délais, Madame !

MOI: Donc, j'ai un casier si je ne paie pas mes amendes, mais pas si je roule alors qu'il y avait un feu rouge ?

Mais tais-toi ! N'aggrave pas ton cas ! Ah... apparemment, ça le fait rire.

LUI: C'est le règlement Madame, mais si ça vous fait plaisir, on peut s'occuper de votre casier !

MOI: Non, non, sans façon. Merci et bonne soirée...

Mais qu'est-ce qui me prend, pourquoi "Merci !" Non, non, pas de merci dans ces cas-là !

LUI: Au revoir Madame.

MOI: Si ça ne vous dérange pas, je ne préfèrerais pas vous revoir !

LUI, qui rit: Bonne soirée Madame et prudence sur la route ! "

Je fulmine à l'intérieur, malgré sa modeste gentillesse... J'hésite à prendre mon téléphone, pour déverser mon fuel auprès d'une oreille attentive, mais il me regarde et me fait signe, très paternel, de boucler ma ceinture et de poser mon téléphone...

4 novembre 2010

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"Y'a que des vieilles maisons"

Je descends du train, et soudain, un souffle glacé prend mon nez en otage. Vite, je glisse mes mains dans mes gants et boutonne la dernière fermeture de mon manteau gris. Je me décide pour un café à l'emporter, pour quitter la gare. J'ai eu bien raison ! La bise s'engouffre dans les rues de Bienne et tente de glacer les os de qui s'y aventure. Le ciel est dégagé, mais le froid est ici maître et seigneur.

Je me hâte jusqu'au musée Neuhaus, où je me réjouis de faire une halte à l'abri des courants polaires. Je salue, je prends la clé de l'atelier et reprend mon chemin. Le soleil n'a pas encore réussi à se hisser au-dessus des maisons hautes de la Vieille Ville. Bientôt, il jouera à cache-cache derrière la façade crénelée de l'Ancien Arsenal, devenu le Théâtre municipal ou derrière celle de la maison de la Corporation des Bûcherons. Ici, il me semble que je change d'époque, que je plonge dans une autre réalité. Seuls le sol goudronné, qui a remplacé les pavés, les enseignes des boutiques et restaurants, trahissent la vie contemporaine. Sinon, les vieilles pierres jaunes d'Hauterive, les arcades silencieuses et les armoiries dorées se souviennent d'une époque où cet endroit recevait la vie de tous les jours, comme un centre ville. Aujourd'hui, les gens se pressent dans des places où se partagent la vedette, des banques, de grands magasins, des arrêts de bus. Mais avant, au Ring, les gens se réunissaient pour faire le marché, tenir leur échoppe ou même tenir le tribunal. Aujourd'hui, le Ring est un lieu de souvenir. On y passe, on le traverse, mais on n'y fait plus commerce. Aucun regret dans ces paroles, mais ces murs, ces bâtisses, sont tellement séduisants, que j'y resterais des heures...

Soudain, des rires, des paroles et des remontrances s'élèvent. Ma classe de troisième primaire arrive pour sa visite. L'espace d'une heure, l'atmosphère se remplit de vie. On évoque les souvenirs, on imagine ce qui a pu se passer, on s'extasie quant à la vie artisanale... "Ici, y'a que des vieilles maisons, c'est pour ça qu'on sait que c'est la vieille ville". Oui, ici, il n'y a que de vieilles pierres, mais le regard frais que posent ces enfants sur cette vieille ville lui donnent un souffle heureux et vivant.

26 octobre 2010

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Noirs luminaires

Il y a dans mon quartier, de très belles maisons en bois, de jolis jardins dans lesquels des tas de feuilles mortes couvrent le sol qu'elles nourriront, le temps gestatif de l'hiver.

Il n'y a pas beaucoup d'habitants. La semaine, l'atmosphère s'égaie du son des cloches de quelques vaches qui broutent les derniers brins d'herbe et des feulements des chats qui se battent et se disputent des restes. Sinon, le silence de la neige qui pianote sur les pavés comme sur autant de touches d'un clavier atone. Sinon, le retentissement feutré de mes pas, le soir, quand je rentre du travail.

Il y a aussi Hélène et Jean-Michel, mes voisins, mais dont la discrétion n'a d'égale que leur permanence dans ces lieux. Ils font partie, en quelque sorte, du paysage. Leurs bonjours, leurs sourires se fondent parmi leurs longues heures à attendre que passe le temps, que passent quelques gens.

Et puis le week-end, tout s'anime. Les enfants rient, se poursuivent dans les ruelles serrées. Les chats sont chassés de leurs promontoires ou emprisonnés pour d'interminables caresses. On entend parler allemand, anglais, français, évidemment. Ils visitent le quartier comme on visite un musée d'histoire. Avec un certain respect, une distance, comme si cinquante ans séparaient cet endroit de la réalité. L'âge seul justifie la valeur patrimoniale. Je détone un peu, avec ma tunique et mes bottes. Ils auraient préféré croiser une femme en costume traditionnel, ils auraient préféré que je sois renfrognée, méfiante. Ils auraient ainsi pu gagner peu à peu ma confiance et se sentir appartenir au lieu, puisqu'acceptés par une femme farouche... Mon travail, mes études me rendent insipide en ces lieux... je leur rappelle leur quotidien.

Il y a, dans mon quartier, soudain beaucoup de gens qui s'approprient les lieux du vendredi au dimanche soir. Il y en a qui ne supportent pas l'idée que cet endroit, aussi préservé soit-il, connaisse quelques éclats de modernité. La petite rue pavée qui sillonne le vieux village a finalement été éclairée. Deux ou trois lampadaires rassurent la marche nocturne, quand après les premiers gels, l'on n'ose plus emprunter le chemin en voiture pour grimper jusqu'à la maison. Une lumière qui guide dans la nuit, une nuit qui envahit le quotidien, puisque l'automne puis l'hiver promettent des heures de plus en plus sombres. Des vacanciers, et d'après mes sources, plutôt des voisines assez âgées, ont trouvé déplacé cet investissement en luminosité dans un coin si reculé du monde. Un commando de touristes sénescentes et rebelles a appuyé son échelle contre les lampadaires et tout simplement... peint les vitrages des luminaires en noir.

Si la lueur tamisée rajoute un effet romantique à mes allées et venues, je reste convaincue qu'en ce bas monde, certaines personnes ont manqué leur carrière humoristique.

19 octobre 2010

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Temps élastique

J'aimerais pouvoir tirer dessus, le déformer selon mes envies.

Dans les moments agréables, j'aimerais qu'il s'étende, qu'il s'agrandisse et s'allonge afin que les moments de joie durent. Parfois, pas forcément parce que le moment est exceptionnel, mais tout simplement parce qu'il est suspendu dans l'agréable. Un moment de lecture ou le nez plongé dans le fumet de ma théière.

Et dans ces moments stressants, j'aimerais lâcher d'un coup la pression qui tend cet élastique. Et décoller bien loin de là, faire un bond en avant ! Youpie, après un moment de tension, il s'élance loin vers des horizons plus cléments.

Le temps, c'est quand il est tendu qu'il est le plus long, quand il est relâché qu'il est le plus court. Mais bizarrement, c'est dans les moments où je suis stressée qu'il est le plus court, et qu'il me tend encore plus (les délais, Madame, les délais !).

Le temps n'est pas un élastique.

18 octobre 2010

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Petite leçon de féminité

Le maquillage, ça n'a jamais tellement été mon affaire. Un coup de crayon noir, du mascara noir, et l'affaire est dans le sac. Je ne me suis jamais doutée que l'art de se décorer le visage pouvait s'apparenter à une science. J'ai failli ne pas tout retenir.

Tout d'abord, je n'avais pas songé une minute ni me faire maquiller, ni même apprendre à le faire. Je considérais que les bases inculquées par ma Maman seraient suffisantes. Et vu que son crédo était "Chassez le naturel, il revient au galop", mes talents artistiques se résumaient à tracer une ligne sur mes yeux et pas de ligne du tout sur ma bouche. Et puis ma soeur a décidé de se marier. Je dois avouer qu'avant même que cela n'implique de changement dans mon apparence, cela a changé beaucoup de choses dans mon coeur et ma tête... mais ça, c'est une autre histoire, bien plus sérieuse.

Mon autre soeur a insisté pour que je fasse un effort pour le mariage... Le résultat d'une indignation lors de ses propres noces? Heureusement, je crois bien que non. Bref, rendez-vous est pris, ce sera l'affaire d'un quart d'heure. Mais rêve encore ma chère ! Un quart d'heure, c'est le temps de choisir les bonnes couleurs, de déterminer si mes cils sont plutôt fournis et recourbés, ou longs et droits, de savoir si j'ai des lèvres à gloss ou à rouge à lèvres, si le crayon blanc agrandirait mon regard ou si l'ombre à paupières bleu me donnerait un air de cocker dépressif.

Une fois la revue des couleurs et textures me correspondant faite, il est temps d'appliquer toute cette poussière.

Elle: Que souhaitez-vous mademoiselle ?

Moi: Euh... avoir l'air naturelle !

Je n'ai surtout pas envie de me retrouver avec trois tonnes de fard sur les joues et les yeux... J'aurais mieux fait de me taire, en sortant de là, j'avais l'air tellement naturelle, que l'on n'aurait jamais cru que je m'étais faite maquiller. Mais attention, avec une bonne couche de fond de teint... J'exagère un peu, parce que je n'ai pas le courage de m'appliquer autant que ma conseillère beauté du jour, mais j'avais un regard à faire tomber n'importe quel bellâtre...

Je ferme donc les yeux. C'est parti. Tout d'abord, le fond de teint. Moi qui n'ai jamais su à quoi servait les liquides et les poudres, j'en ai eu pour mon compte. Et vas-y que je t'étale un truc tout frais (et assez agréable en soi) sur les joues, le nez et le menton. Pouf pouf, du cache-bouton (euh, je n'ai plus quinze ans ! mais non, mademoiselle, tout le monde a des imperfections...) de l'anti-cernes, de la poudre de perles nacrées, du blush (un vrai bluff, pour moi qui pensait que seuls les clowns en mettaient !) et tout le toutim. Voilà, je suis toute rose, comme juste née. Elle me regarde "L'erreur, c'est de mettre du bleu sur des yeux bleus"... Bon, ça fait juste dix ans que je me maquille et dix ans également que ma seule alternative au noir, c'est le bleu. Dix ans de malheur esthétique derrière moi me laissent enfin une chance de connaître mon vrai potentiel de séduction aujourd'hui. C'est parti avec un estompeur, pour appliquer une couche claire jusqu'aux sourcils. Je ne peux pas m'empêcher de rire et d'envisager déjà le démaquillant dans ma tête, en imaginant une couleur franche appliquée jusqu'au front... Ensuite, plus foncée, soit disant, une autre couche, juste sur la paupière. Et pour finir, la fameuse "banane". Un petit angle dessiné avec une poudre plus foncée, au coin de l'oeil. J'ouvre mes mirettes... quel soulagement ! Je n'ai pas l'air de vouloir cacher quelque disgrâce que ce soit derrière un écran rose et brun... C'est mignon, c'est discret, et chapeau, très bien fait.

Elle: Des yeux taupes mademoiselle ?

Moi: Oui, je suis très myope...

Elle: Euh... non, je parle de la couleur du trait...

Moi: Ah... hem... plutôt biche

Elle: Pardon ?

Moi: Non, non... Ben, taupe, c'est quoi comme couleur ?"

Elle lève les yeux au ciel... Je crois que c'est mon ignorance qui l'accable depuis le début de la séance. Elle me sort une armada de crayons, avec un brun-gris.

Elle: C'est celui-là, le taupe. Le noir vous donnera un regard trop dur. Je mets du blanc à l'intérieur de l'oeil, pour agrandir et mouiller votre regard...

Moi: Mouiller mon regard ? Vous savez, je pense que je vais assez pleurer comme ça au mariage...

Elle (agacée): Bon, regardez en haut.

Aaaaah ! Je me dis intérieurement, quand elle commence à dessiner à l'intérieur de ma cornée... Quand elle me tend le miroir, c'est très joli, une fois de plus. La torture rend belle, c'est définitif. Un coup de mascara et j'ai l'air d'une dame. Elle pare encore ma petite (c'est elle qui l'a dit) bouche d'un rouge chocolaté (miam... mais non, pas le goût de cacao). Quand elle termine, je n'ose plus ni éternuer ni toucher mon visage. J'ai l'impression d'avoir un masque. Pourtant, dans le miroir, tout semble terriblement normal et naturel. Juste "sublimé" comme le souligne la maquilleuse. C'est vrai, c'est pas mal... Par curiosité, je regarde tous les pinceaux, crayons, estompeurs, mousses et autres produits qu'elle m'a appliqué sur le visage et constate qu'il me faudrait investir le salaire d'une journée pour entretenir le côté sublime de mon apparence au quotidien. Je réfléchis et me dis que ça tiendrait bien cinq ou six ans ces produits. La vendeuse se penche et me dit "Vous auriez avantage, avec un maquillage léger, vous en avez pour trois ou quatre mois ! " Pardon ?

Tant pis, on m'aimera au naturel, ou on ne m'aimera pas... Il paraît que le naturel, au galop, ça court très vite !

4 octobre 2010

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Divine

Je pensais la connaître sur le bout des doigts. Tout savoir d'elle, pour avoir partagé tant d'années en sa compagnie, pour avoir échangé avec elle les confidences les plus intimes, mais aussi pour avoir, avec elle, questionné l'existence et ses énigmes. Nous avons grandi ensemble.

Un jour, les chemins se séparent et c'est merveilleux ainsi. Chacune prend une voie et s'y tient. Rien n'empêche de faire en sorte que les routes se croisent par moment, mais la vie veut que chacune foule la terre à sa manière. Nos carnets de voyages personnels, nous nous les racontons. Nous découvrons nos compagnons de route respectifs, nous discutons de la meilleure manière d'éviter les écueils du cheminement. Nous parlons de la nécessité de sortir des sentiers battus, et comment tracer sa propre route, malgré les vents et les boues...

Je vois en elle une force incroyable. Une volonté, une magie féminine. Je la sais capable de passer au-delà des jugements, même s'ils la heurtent. Je la vois évoluer et je l'aime de tout mon coeur. J'ai confiance en son avenir, car je la sais capable de l'inimaginable.

Et samedi, j'ai pleuré. De joie, d'émotion, de surprise. Je l'ai vue sortir de cette voiture, en princesse sublime. Je la connaissais les cheveux courts, en tenue sportive, prête à relever des défis improbables, mais jamais je ne l'avais imaginée en robe blanche.

J'ai vu un être magnifique, sans froufrou ni chichi. Un concentré d'élégance et de légèreté. Divine et déterminée.

28 septembre 2010

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Le verre d'eau

Séance de travail. Il est tard et je suis réveillée depuis de nombreuses heures et je fais face à dix partenaires pour le moins exigeants. Les débats se font houleux, les attentes sont énormes et je tâche tant bien que mal de faire comprendre à mes interlocuteurs qu'avec des "Si" et des "D'après moi il faudrait", tout est plus simple que lorsque l'on est confronté à une situation réelle, avec ses délais et ses impératifs du moment.

L'une d'eux me pointe du doigt. Oui, oui, comme ça. Son bras est crispé, tendu vers moi. Le poing est serré et seul son index inquisiteur se désolidarise de son être en colère. J'avale ma salive et me blinde. J'ai le sentiment que mon quart d'heure est arrivé. Je ne baisse pas les yeux et fixe l'objet du défi avec calme, autant que faire se peut. Je sens son regard, je sens une énergie violente s'emparer d'elle et je vois que dans un mouvement, tout son corps se redresse. Si elle était un animal, elle serait un félin prêt à se jeter sur moi, mais un félin qui vit dans une cage et qui sait que s'il saute, tous les êtres présents lui plongeront dessus. Elle sait donc mesurer ses mots et surtout ses gestes pour ne pas se mettre en danger.

Ca y est... le venin est craché. Elle me tient par la gorge, attendant que le poison fasse effet, que mon corps me fasse faux bond et que je craque. Vais-je perdre la maîtrise de mes forces, vais-je m'effondrer ? Que se passera-t-il ? Dois-je battre en retraite, abandonner avant d'être trop humiliée ? Si je m'esquive maintenant, me dis-je très fort dans mon esprit, alors je n'oserai jamais revenir et braver ce regard. Mais pire que tout, je n'oserai pas me regarder dans une glace. Je résiste et me convainc que ce venin-là, je l'ai déjà goûté et que j'ai appris à y résister. J'ai l'impression que mon estomac est à la limite de mon oesophage, mais je ne laisse qu'à peine transparaître mon mal-être momentané.

Je suis la pire des incompétentes. Je n'ai rien compris à la vie. J'aurais du faire autrement, contacter quelqu'un d'autre. J'aurais du, j'aurais pu. Je n'ai pas même droit à la parole pour m'excuser ou me défendre. Je ne souhaite pas me justifier mais j'aimerais seulement calmer les esprits échauffés. Je ressens le malaise qui s'est emparé de l'assistance. Tout le monde aimerait voler à mon secours, me soustraire aux griffes carnassières qui m'enserrent. Mais personne ne lève le petit doigt. Personne n'ose briser cet arc électrique entre elle et moi. Je me liquéfie et à chaque fois que j'ouvre la bouche pour tenter d'interrompre cette verve agressive, elle rattaque de plus belle, avec des arguments toujours aussi virulents. Je commence à accepter de battre en retraite car les larmes me montent aux yeux. Ma gorge est si nouée que je suis incapable de déglutir. Mon adversaire le sent et profite de ma faiblesse visible pour se taire et me laisser enfin le temps de parole. Parole que je suis incapable de prendre, car les mots sont restés coincés, là, tout en haut de ma poitrine. Si un seul son sort de mon être, il sera accompagné de larmes incontrôlables... Je tente de me recentrer, mais ma force vole quelque part au-dessus de nos têtes, en quête d'une issue de secours.

Ma voisine, qui jusque-là était autant tétanisée que les autres se lève, prend un verre, une bouteille d'eau. Tout le monde reste suspendu, les yeux rivés sur l'eau qu'elle me sert. Elle coule par petits flots réguliers dans le gobelet en plastique. Une fois rempli, elle s'avance vers moi, me le tend et me dit: "Buvez". Elle est confiante. Elle me regarde avec profondeur et amitié. Je sens qu'elle me soutient. Elle sait que si elle parle, elle sera agressée à son tour. Cette manière de me montrer que je ne suis pas seule me conforte dans l'idée que rien ni personne d'autre que moi ne peut désamorcer cette bombe. Je prends le gobelet, ferme les yeux et laisse l'eau fraîche envahir ma bouche. Les bulles rencontrent mon palais et créent une petite décharge à chaque pétillement. Je finis d'un trait ce liquide qui dénoue les sons emprisonnés en deçà de ma gorge. Quand j'ai bu la dernière goutte, je me sens forte, recentrée. Quelqu'un m'a montré que moi seule serait en mesure de calmer le jeu, mais que malgré tout, j'avais la confiance d'autres personnes.

Je regarde mon interlocutrice en colère. Je lui souris, avec sincérité, au prix néanmoins d'un effort qui me semble surhumain. "Vous avez fini ?" Un silence... elle semble désarmée par tant de calme. Il était moins une. "Quelqu'un d'autre à quelque chose à ajouter ? Non, alors, maintenant que les problèmes ont été évoqués, je propose que nous cherchions la solution adéquate."

Quelques instants plus tard, la séance est close. Je salue, la mort dans l'âme, chacune de ces personnes, et rejoins ma voiture, où je fonds en larmes et laisse de gros sanglots d'enfants secouer mon être. Après avoir vidé ma rancoeur, je mets la radio, que je règle sur une station de musique classique et prend la route, violons à plein tube.

Je suis éternellement reconnaissante à cette personne qui m'a permis de ne pas perdre la face, à cette personne qui a veillé à ce que je reste perméable mais pas transparente.

23 septembre 2010

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Musée personnel

Rendre visite à des amis, de la famille, des voisins ou des inconnus permet d'en apprendre beaucoup sur eux... et surtout sur ce qu'ils veulent montrer d'eux.

Le salon est le lieu privilégié de ces découvertes, sorte de petit musée personnel. Tout un chacun y collecte les objets et images qu'il veut bien montrer à ses hôtes. Souvenirs de voyages, d'enfance, d'un passé local, objets de collection, photographies et bibelots s'y côtoient plus ou moins harmonieusement. Masques d'Afrique et tentures d'Asie chez les uns, photographies d'une villégiature azurienne et assemblages d'archives familiales chez les autres, sans oublier les terribles assiettes estampillées "Vaticano" ou les oeuvres d'art, disons, personnelles ! Si certaines personnes se targuent de ne pas être de vulgaires touristes, mais de côtoyer, lorsqu'elles voyagent, les gens de l'endroit et de découvrir les us et coutumes de la région, il n'empêche que leurs statuettes d'ébène sont semblables à mille autres... Peu importe ! Je découvre avec joie ce que ces personnes aiment, leur état d'esprit et leurs goûts. J'aime aussi à voir les livres, les fleurs et bougies qu'ils exposent, les magazines faussement abandonnés sur un canapé pour donner un aspect désordonné, alors que ma venue était annoncée. J'avoue en faire de même.

Je suis de ceux qui s'activent au dernier moment. "Mais oui, passez dans une heure boire un petit café !" Le marathon commence: ranger, donner un coup d'aspirateur, de serpillère, arranger les coussins, et, vite, laisser traîner quelque chose pour donner l'impression que l'on n'a pas bougé le petit doigt pendant l'heure qui sépare l'invitation de la venue. Cela, sans compter les gouttes de sueur que je cache tant bien que mal, au moment fatidique du retentissement de la sonnette d'entrée.

Autant de personnes, autant de musées... J'aime beaucoup les couples qui ont emménagés depuis peu. Leur appartement est un terrain d'amour commun, mais aussi de conflit de territoire. Qui cèdera le plus de surface à l'autre. Il s'agit moins de la surface habitable, que de celle des murs. Difficile de faire cohabiter une décoration zen avec un poster géant de Ferrari Testa Rossa ! Comique, aussi, la proximité des objets hérités et des tendances IKEA... C'est certainement ainsi que naissent les nouvelles modes étranges: sur l'incompatibilité et l'impossibilité du compromis. Car avant toute chose, c'est l'attachement sentimental qui préside à ces joyeux mélanges. Et sous prétexte de lien affectif, il semble inimaginable de priver de la vue de l'être aimé du fabuleux portrait réalisé par tonton Machin. Portrait, en l'occurence, d'une illustre inconnue...

Rien n'est laissé au hasard dans un salon, et toute décoration est un prétexte à conversation, au cas où l'on inviterait des personnes très ennuyeuses et peu inspirées... "Vous ai-je déjà parlé de ma nièce ? Regardez comme elle a grandi, elle avait 2 ans sur cette image et 4 sur celle-ci. Ah, d'ailleurs, j'ai une anecdote..." ou "Ah, cette petite vache sculptée ? Oui, oui, c'est un jouet traditionnel de cette région, c'est mon père qui me l'a sculptée, quand j'étais enfant... Je vous montre comment on y joue ? J'ai d'ailleurs un livre là-dessus, je vous le montre ?"

Le salon, c'est un sas entre le profane et le sacré. Le profane, le monde extérieur, là où l'on n'a le contrôle sur quasiment rien et le sacré, le lieu même de notre intimité. Au salon, ces deux entités s'y interpénètrent. L'extérieur, ce sont ces invités, dont on ne peut pas gérer les réactions, mais auxquels l'on peut laisser voir ou non certaines parties de notre intérieur. Les portes de la chambre à coucher restent fermées, tout comme notre garde-manger ou l'intérieur de notre armoire à pharmacie. Le salon est un seuil, sur lequel l'on peut se tenir, mais que l'on ne peut pas franchir à l'envi.

31 août 2010

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Défaire sa valise

J'adore voyager. J'adore quitter mes montagnes et les revoir quelques jours, semaines ou mois plus tard, pour les retrouver différentes, plus belles qu'avant. Elles ne changent pas, non, c'est ma façon de les regarder qui change. Elles me semblent plus imposantes, certains détails comiques m'apparaissent et j'ouvre mon regard à leur singularité.

Je rentre d'une toute petite semaine de vacances, et pourtant, les regains ont eu le temps de pousser, certains prés présentent déjà leurs petits "matsons" d'herbe. Mon jardin, lui aussi, n'a pas attendu mon retour pour prendre de l'ampleur. Aussi bien les salades que la mauvaise herbe ont crû ! Mon chat lui-même est plus grand, son regard est moins coquin mais plus affectueux. Il a tellement grandi, que je remarque qu'il n'est pas, contrairement à ce que je pensais, une femelle, mais bien un mâle...

Il faut s'atteler à sortir de sa valise chacun de ces objets qui faisaient notre quotidien. En la vidant et en rendant leur place à ces accompagnants, on redécouvre certaines habitudes, certains objets encombrants auquels on ne prêtait pas attention avant de s'en aller. Le meilleur moment pour s'en débarrasser, c'est donc maintenant ! Dehors les mauvaises habitudes et les trucs.

On garde l'essentiel, comme en vacances. De quoi se vêtir, quelques accessoires pour le plaisir, mais tout ce qui est devenu transparent avant ne doit plus exister après !

30 août 2010

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Souriez...

Sur les marches d'une petite église orthodoxe en Croatie, le temps des vacances s'écoule lentement. Le parvis pavé prend des couleurs de miel aux rayons du soleil. Je m'accoude à la barrière qui surplombe la mer en regardant scintiller les vagues. Une jeune femme s'approche. "Would you ?" en me tendant son appareil photo. Bien entendu !

Je prends l'appareil, les vise, elle et son amie, au travers de l'oeilleton. Sont-elles prêtes ? Elles affichent un grand sourire, je veille à ce que la mer soit visible et réalise, soudain, que cette scène est vraiment grotesque, bien que banale. Ces deux jeunes femmes se sourient à elles-mêmes... Je le vois dans leur regard. Je vois en elles qu'elles ne sourient pas à l'instant qu'elles partagent, à la joie qu'elles ressentent d'être perchées au-dessus de l'Adriatique, mais elles sourient à l'idée de voir leur visage rayonnant de bonne humeur sur l'image, comme si elles se regardaient dans un miroir.

Elles pensent au résultat, elles imaginent déjà l'effet que produira sur les autres ce ravageur éclat de dents... J'appuie sur le déclencheur et constate avec effroi avoir raison. Leurs visages se renferment. L'une d'elles reprend l'appareil, me remercie. Elles sont prêtes à poursuivre leur route en quête d'un nouveau paysage idéal à afficher sur les médias sociaux, avec leur tête souriante devant.

30 août 2010

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Les cerises au vinaigre

Le réveil est difficile ce matin. Mes yeux ont de la peine à se frayer un chemin vers le monde visible, avec ces paupières lourdes qui se lèvent aussi lentement qu'un pont-levis ! Il faut dire qu'hier soir, elles ont été sollicitées jusqu'à une heure inavouable... Finalement, la herse est levée ! Les nuages d'hier ont été soufflés par un vent bienveillant, et si le ciel n'est pas vierge, la journée s'annonce belle. Quelques préparatifs et nous filons enfin.

Nous arrivons à l'Alpage de Mandelon, le matin est encore frais, mais le soleil ne va pas tarder à se lever. Pierrot, le fromager, s'apprête à trancher le caillé. Les enfants ont à coeur de goûter le petit-lait, moi, j'ai plutôt envie d'un bon café tout chaud. Pierrot fabrique tous les jours le fromage, avec le lait de la traite du soir et celle du matin. 600 litres de lait ont bouillonné ce matin dans la grande cuve, alors que nous peinions à nous réveiller ! Pas un jour de répit, les vaches ne connaissent pas de dimanche. Pierrot travaille depuis quelques années comme berger ici, l'été, mais en est à sa première année de fabrication de fromages, tommes et séracs. Il nous raconte que le reste de l'année, il voyage, fait de la musique. Pierrot, c'est un pur produit urbain. Né au centre ville de Genève, il a d'abord été actif dans le reggae ska avant de se lancer dans la vie de berger et fromager. Mais il le dit franchement : "Je n'aime pas le Valais"... ben tiens, merci pour nous ! Non, c'est dans les collines jurassiennes qu'il rêve de racheter une ferme, avec quelques vaches, quelques chèvres et cochons. "Pas une ferme gigantesque, mais quelque chose qui nous permette, à ma copine et à moi, de nous autosuffire"... Il nous raconte son parcours, tout en mélangeant à la force des bras cette mixture jaunâtre.

Je me souviens avoir rendu visite, il y a de cela quelques années, à la fromagerie d'alpage de Bréona, où une jeune Réunionaise d'origine, fille de pêcheurs, s'occupait de fabriquer le fromage et de l'affiner. Aujourd'hui, il est rare de trouver un berger du coin, ils sont irakiens, polonais. Le fromager valaisan, lui, s'est converti à l'urbanisme, ou, qui sait, est devenu un enfant de la mer. Il pêche sur des barques dans les îles. La banalité des uns est tellement l'exotisme des autres.

Pierrot se tait, le silence s'impose. Il fait glisser une baguette métallique dans la bordure d'une grande toile, écarte les jambes, s'appuie au bord de la cuve et se penche en avant. Ses bras plongent dans le chaudron et attirent vers lui le caillé affiné en tout petits grains. Le liquide passe au travers du tissu. Pierrot accroche les extrémités de la toile qu'il a nouées à un crochet. Il actionne une télécommande et soulève la charge. Le petit lait gicle en tous sens. Le fromage est prêt à être pressé. Maintes manoeuvres s'ensuivent, jusqu'à ce qu'il ait pu retirer la plus grande quantité possible de grains. Et c'est parti pour la recuite, qui donnera le sérac.

Il est temps de prendre un vrai déjeuner ! Nous sortons de la fromagerie, pendant que Pierrot allume un grand jet pour nettoyer... "La fabrication du fromage, c'est 70% de nettoyage", nous confie-t-il. Loulou, le chien, nous regarde sortir, et se colle à nos pantalons, en quête d'une caresse, ou d'une gourmandise à grignoter. Les bergers des vaches blanches arrivent, nous regardent d'un air moqueur, avant de s'engouffrer dans la chaleur de la fromagerie, dont le chauderon élève la température. Je sors le pain, les confitures, les jus de fruits et le café. Le soleil darde ses premiers rayons entre les aspérités des crêtes. Nous voyons les vaches sur le flanc de montagne qui nous fait face, à Essertse. C'est leur lait que nous venons de voir se transformer en goûteuse pâte ! Soudain, des clochettes se font entendre. Ce sont les chèvres qui arrivent au pas de course, grimpent sur les tracteurs, sautent par-dessus, se glissent par-dessous les barrières. Le bouc arrive, joue des cornes pour passer de l'autre côté des entraves métalliques. Les cochons sortent de leur écurie et se mettent à grogner. L'alpage s'anime, dès les premiers rayons de lumière.

Après deux tartines à la framboise, Pierrot nous invite à revenir. Il s'apprête à couper la recuite avec de l'acide acétique. Soudain, les grains qui restaient dans la cuve font surface. Il les récupère, les dispose dans des moules pour former le sérac. Le reste du liquide sera donné aux cochons. Une fois que toutes ces opérations sont terminées, il nous fait découvrir la cave. C'est l'endroit où il affine les pièces. Elles trempent d'abord dans la saumure, avant d'être disposées sur les étals, où il les brosse, les retourne et les surveille.

Un peu plus tard, nous filons de l'autre côté de la vallée pour voir les vaches, calmement couchées dans l'herbe. Elles ruminent leur premier repas. Il est temps de rentrer à la maison, pour déguster les fromages que nous avons emportés.

La marmite à vapeur fume, il est temps maintenant de servir les pommes de terre nouvelles ! Dehors, Xavier a fait le feu, préparé l'ardoise. La demi-meule fraîchement achetée grésille en surface. La première raclette est bientôt prête. Tout le monde est assis autour de la table, et nous allons déguster, sous peu, le fruit de notre longue matinée d'observation. Le fromage fondu est crémeux et nous nous délectons. Guillaume et Nancy, quant à eux, nous font découvrir une spécialité aigre-douce: les cerises au vinaigre ! Au bout de cette journée gustative, dans le monde du lait, je me plonge dans la découverte de cette nouvelle saveur... La peau de la cerise craque sous ma dent, qui rencontre le noyau, une seconde plus tard. Le vinaigre envahit mes papilles et le goût sucré de la cerise crée un petit frisson le long de ma nuque. Pour mes amis, la grande quête du goût était centrée sur le fromage... pour moi, cette simple cerise au vinaigre était la surprise que mes papilles n'attendaient pas.

5 août 2010

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Marmites glaciaires

Nous posons le pied sur la lune. Les cratères creusent la roche, l'eau caresse le relief. Nous avançons, pas à pas, sur cette surface lisse où seule l'eau a su modeler des marmites dans lesquelles elle tournoie avant de s'évader en un filet mince et sauvage.

Des failles sans fond lézardent le sol. Les gravillons qui les dévallent rebondissent à l'infini. Nous nous asseyons et observons, au loin, un lac argileux dégager ses eaux des masses boueuses. Elles sont moirées, comme si elles avaient été tramées d'un fil de soie imaginaire.

De la lune, nous observons le monde.

De la lune, nous voyons les dernières verdures de l'été.

De la lune, nous goûtons aux couleurs de l'oseille sauvage qui rougeoie aux abords du lac glaciaire.

De la lune, nous devinons la désescalade que redoutent nos jambes.

De la lune, nous ne voudrions plus partir.

Nichés dans les marmites glaciaires de Ferpècle, nous palpons presque une autre planète.

27 juillet 2010

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Papillons, volez

Je me relève, mon dos me tiraille. Le soleil m'enlace depuis que je me suis mise à la tâche et il ne me laisse pas respirer. Je recule et regarde toutes mes petites étiquettes jaunes qui jaillissent de la terre. Courgettes par-ci, radis par-là, persil en haut, fleurs en bas... Pour l'instant, seules ces petites indications en plastique laissent présager la vie qui se met en route, là, sous la terre.

Je décide qu'il est l'heure de boire, aussi bien pour mes plantations, que pour moi. Je grimpe les escaliers avec mon arrosoir jusqu'à la maison. Je sors une grande gourde de thé froid du frigidaire et en boit la moitié, tant la chaleur m'a assommée. Je remplis mon arrosoir, qui se répand un peu dans ma cuisine et mouille les oreilles de Biscotte, qui, en en bon chat qu'il est, n'aime pas l'eau et me le fais comprendre par un coup de patte griffue dans les mollets. Si je n'étais pas au milieu de ma cuisine, je le doucherais copieusement...

Je retourne dans mon jardin et dispense à travers le pommeau la précieuse eau sur les lignes fraîchement semées. Petit à petit, la terre noircit, se gorge de liquide et invite les insectes résidents à prendre congé de leur torpeur estivale. Quel rafraichissement. Mon arrosoir ne contient pas assez d'eau pour toutes ces plates-bandes. Je me décide à réitérer l'exercice.

Lorsque je franchis la porte de la maison, il me semble que mon jardin a pris une teinte étrange. J'ai même l'impression... qu'il bouge! Embrassant péniblement mon récipient, je me hâte aussi vite que le poids de l'eau me le permet. Je découvre avec stupeur une nuée de papillons posée sur mon jardin rafraîchi! Ils sont cent, mille, ils sont tant. Je pose mon arrosoir et tout doucement, délicatement, je pose un pied devant l'autre. Les papillons les plus proches de moi volètent et se reposent. Je me trouve enfin au milieu du jardin, au milieu de toutes ces ailes palpitantes et légères. Puis d'un geste, je lève les bras au ciel. Tous ces éphémères prennent leur envol, je ferme les yeux et parviens presque à sentir le souffle de leur départ.

Quelques instants plus tard, il n'y a plus que moi, béate, au milieu de son jardin, les bras tendus vers le soleil accablant...

12 juillet 2010

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Je me voyais déjà

Je m'imaginais devenir grand reporter, vivant à travers le monde, à découvrir de grands secrets, à parcourir les villes et les paysages les plus invraisemblables et à côtoyer les personnalités les moins accessibles.

Je m'imaginais devenir ethnologue, parlant des langues obscures, avec des populations ignorées et à comprendre le sens réel de leurs aspirations.

Je m'imaginais devenir historienne de l'art, spécialiste de grands peintres reconnus, auprès des institutions les plus réputées de ce monde.

Je m'imaginais vivre un peu à Paris, Skopje, Dublin ou St-Petersbourg, voyager en Chine, aux Etats-Unis ou sur les Iles Tuvalu.

Oui, j'imaginais que cela serait possible, très rapidement.

Aujourd'hui, je ne regrette en rien d'avoir imaginé... d'avoir nourri des démesures. Rêver m'a rendue attentive, ambitieuse... mais réaliste aussi! Car imaginer n'est pas toujours réaliser. Heureusement, car ce que je réalise aujourd'hui est pour moi d'autant plus inattendu et goûteux! M'imaginais-je monter mon propre projet professionnel? En aucun cas. M'imaginais-je trouver dans la simplicité autant de joie? M'imaginais-je cultiver un jardin, patienter après avoir semé, regarder croître des fleurs? Grand jamais.

Je porte un grand respect à ceux qui restent en un lieu, apprennent à le comprendre, à l'apprivoiser, le subissent parfois. J'admire cette capacité à s'investir, oser prendre des responsabilités. Ce ne sont pas des chaînes que de s'attacher à quelque part. C'est s'ancrer dans une terre, c'est y pousser, c'est accepter de ne pas en fuir les inconvénients. C'est devenir un arbre qui laisse passer le vent venu de l'inconnu caresser nos branches pour emporter un peu de nous vers le grand ailleurs.

30 juin 2010

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Routine du changement

La ville, en Valais, me dira-t-on, ce sont juste de plus gros villages... Presque, mais pas tout à fait. L'esprit n'y est pas vraiment le même, bien que l'on ne puisse pas faire un pas sans croiser un regard connu. La ville reste malgré tout un lieu très urbanisé, très codé, bien plus qu'un village. Je me plais à décrypter ces chemins imposés, ces ruelles que l'on n'emprunte pas, par habitude, ces perles que l'on n'explore pas. Ce qui est drôle, dans une ville, c'est que l'on a le sentiment de la connaître parce que l'on sait situer banque, poste et supermarché. Cependant, il y a matière à se plonger dans l'histoire de ses parcs, de ses clochers, de ses fontaines. Et pourquoi pas, sillonner ses pavés jusqu'aux châteaux, parcourir la géographie de ses pierres... D'une ville, on ne reconnait que son côté utile, professionnel, divertissant, au détriment de ses secrets et de ses caches. Je ne connais pas bien ma ville. Je sais où est la poste, où est la banque, où est le bistrot où je prends mon café le matin et où se trouve mon bureau. Je suis les mêmes trajectoires, inlassablement, chaque jour. Pourtant, il me prend parfois l'envie de briser la routine, d'emprunter cette traverse, de marcher à travers le gazon propret et de me pencher au-dessus de ce grillage, pour voir ce qu'il y a de l'autre côté. Des amours se font et se défont dans ces coins perdus, des substances illicites s'échanges dans ces antres souterraines, et je ne vois rien. Je ne m'accable pas, il n'est pas possible de réinventer son regard chaque jour, d'innover chaque instant... Ce serait alors cela, la routine. Trop de désir d'exceptionnel tue l'exceptionnel. C'est le parfois qui me plaît, la lubie. Changeons, aujourd'hui, et peut-être que ce changement deviendra habitude ensuite.

Ma ville, disais-je, je la redécouvre sans cesse. Enfant, elle me paraissait géante, tentaculaire. Aujourd'hui, avec le recul, l'expérience, elle me semble à taille humaine. Anonyme mais pas trop. Elle me coupe de ma réalité d'en haut et me sert de trait d'union avec les autres villes. Elle m'offre une certaine légitimité professionnelle et un point d'ancrage. Elle ne me fait pas peur. Elle ne me possède pas. Pendant des années, je l'ai détestée. Trop petite, pas assez dynamique, pas assez célèbre. Aujourd'hui, je la trouve riche. Riche de ses petites boutiques, de son non conformisme, malgré quelques concessions aux grandes chaînes de magasins. Elle regorge de petits événements insolites, de rencontres insensées, de fêtes et de marchés animés. On y aime, on y mange bien, on y rit et on y danse. On y est bien.

29 juin 2010

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Rendez-vous au café

Je l'aime corsé, je l'aime sucré. De manière déraisonnée, j'adore le café!

J'aime me plonger dans les volutes subtiles qui émanent de ce noir liquide. En soi, le café n'a rien de bien attirant. Mais il est tout en poésie. Sa mousse cache les disgrâces de sa noirceur, sa chaleur domine son âpreté. Je m'y plonge comme dans un instant d'ascèse. Rien n'existe d'autre que mon odorat et mon goût. Ces deux sens prennent le dessus sur ce que je vois, j'entends et je touche. Ses senteurs prennent d'abord possession de mes narines puis son caractère envahit mon palais, puis coule délicatement sur ma langue et dans ma gorge. Je l'aime court, car les plaisirs trop longs perdent en valeur. Je l'aime en deux gorgées, et quand sur la cuillère, quelques grains de sucre ne se sont pas dissous. L'écume dessine sur les pans de la tasse des déserts insondables que je me plais à explorer de la cuillère.

Le café m'accompagne dès le lever, entre deux chaussettes à enfiler, mais je sais également l'apprécier avec du temps devant moi. Le café est fort en souvenirs. Il est un héritage. Chaque café me rappelle les longues heures que passait ma mère au-dessus de sa tasse fumante à réfléchir et à passer ses mains dans ses cheveux, au plus près de ses pensées. Finalement froid, elle en tirait un autre, qui celui-là était bu séance tenante. Cette consommation quasi obsessionnelle de café me rapproche d'elle et des goûts qu'elle aimait. J'aime le café seule, mais également comme instant privilégié de partage. Le café est un dénominateur commun. Un lieu de rencontre, d'ailleurs.

28 juin 2010

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Les nuits peureuses

C'est décidé, je n'aurai pas peur. Habiter seule, ce n'est pas une nouveauté et je n'ai jamais craint de rentrer tard chez moi, ni imaginé de scénario qui me tétaniserait au fond de mon lit. Ce n'est pas en emménageant dans le coin le plus calme de la planète que cela va changer. Enfin... jusqu'à ce que j'entende ce son de cloche, pendant la nuit. Je me suis dressée dans mon lit, ai tendu l'oreille, oui oui, ce sont bien des sonnettes de vaches que j'entends. Quoi d'anormal, à la montagne, me direz-vous? Les vaches ne portent pas de cloches l'hiver.

Et toutes les nuit, je perçois le tintement grave et lent de sonnailles, alors que les ruminants dorment tranquillement dans leur ferme... Et pourquoi, moi, je ne peux pas retrouver les bras de Morphée? Redouter la venue d'un inconnu pendant la nuit, d'accord, se protéger d'un éventuel vol, pourquoi pas, mais craindre le bruit d'un cloche, est-ce vraiment raisonnable? Une vache fantôme hanterait-t-elle le pré avoisinant, viendrait-elle créer la panique chez un ancien maître au bâton un peu trop leste? Quelles drôles d'idées, franchement.

L'hiver, les cloches sont rangées dans les greniers, et le vent, qui s'infiltre dans les interstices de ces locaux haut perchés, s'amuse à caresser les battants contre le métal glacé... Et toutes les nuits, des vaches imaginaires peuplent mon environnement, paissent dans la neige stérile et provoquent ce frisson inattendu.

Vivez dans le silence de la montagne et chaque son, chaque indice de vie prendra un sens de contes et légendes.

8 mars 2010

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Le chant des mésanges

Une maison perchée, une fenêtre de laquelle je contemple les toits couverts de neige. Un panorama superbe, je suis entourée de montagnes. La nuit, je perçois les étoiles, sans pollution lumineuse. Evidemment, j'habite plus haut encore que le dernier lampadaire de l'éclairage publique. Je n'entends ici que le craquement du feu dans mon fourneau à bois et le chant du torrent, lorsque je m'étire sur mon balcon... La maison porte même son petit nom: "Le mageintzes", comprenez "Les mésanges", dans mon idiome. Imaginez-vous un quartier de bâtisses de bois et de pierres, de toits d'ardoises, devant lesquelles s'allongent des tas de bûches prêtes à se loger dans d'étroites chaudières! Pour cela, il m'a fallu passer par l'apprentissage de la hache, qui mérite son détour...

Sur mon balcon, un billot sur lequel je débite du petit bois et de belles bûches qui s'enflammeront et réchaufferont l'atmosphère de mon séjour. Cette tâche mérite une technique économique: il ne faudrait pas consommer plus d'énergie que le feu ne consume de branches ! Un geste précis, parfaitement perpendiculaire, et surtout, une force maîtrisée. Je vous garantis qu'après cinq ans d'études universitaires, je ne ressemble pas à Hercule ! Et pourtant, jour après jour, la flamme dévore le bois dont je nourris mon fourneau !

Revenons à nos mésanges, je ne les ai pas encore vues par ailleurs, la faute probablement à la colonie de chats qui me sert de voisinage. Le feuilleton de leurs ébats remplace toute fiction télévisuelle! Les amours se font et se défont au fil des heures, dans une passion sauvage. Ils me défient de leurs yeux jaunes, m'observent et attendent un geste de ma part, afin de m'adopter définitivement comme élément de leur paysage quotidien... Ma vie à la montagne commence, une vie que je redécouvre, puisque je suis enfant des hauteurs.

Je commence dès aujourd'hui à mêler, illégitimement peut-être, une vie de ville à une vie de village.

20 février 2010

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Carnet de route et déroute

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Bienvenue dans mon bac à scrabble.

Lili on the bridge a été un bureau de gestion de projets artistiques et culturels. Aujourd'hui, c'est un carnet de route et déroute.

Simplement.